Les « démocrosseurs »

Francis Grenier, un étudiant du Cégep de Saint-Jérôme, a été grièvement blessé par une bombe assourdissante alors qu'il manifestait paisiblement. Les médecins croient qu'il pourrait perdre l'usage d'un oeil.

Je le confesse d’entrée de jeu : je suis un rêveur. Je suis aussi sans doute un peu naïf. Je suis de ceux qui croient que l’on peut construire la réalité et changer la société à grands coups d’audace. Je suis de ceux qui rêvent que l’on reste tous chacun chez soi un jour ou deux, le temps que l’ordre économique actuel s’effondre afin que l’on puisse construire un monde nouveau. Que voulez-vous, je suis ainsi fait : je préfère le rêve et la naïveté au cynisme et à la désillusion.

Je suis aussi de ceux qui croient que mes contemporains sont trop souvent apathiques. Qu’il leur manque le goût de l’effort individuel et collectif. Qu’ils ont bien trop peur de s’engager. Qu’ils restent trop souvent assis sur leur steak et qu’ils passent trop de temps à regarder une poignée de gars armés de bâtons et de patins se défoncer la carcasse pour prouver qu’ils sont supérieurs à la gagne d’en face, pendant que 22 000 personnes les regardent sur place et que quelques centaines de milliers d’autres assistent au même spectacle, bien installés dans leur La-Z-Boy. Bref, je trouve que nous sommes trop souvent les spectateurs de la vie des autres et pas assez souvent les créateurs et les acteurs de notre propre vie. Sans doute faut-il avoir longtemps regardé la mort dans le blanc des yeux pour vraiment savoir ce que c’est que vivre. Mais je digresse. Revenons à nos moutons.

J’imagine que c’est en partie pour ces raisons que, même si je crois que les droits de scolarité augmenteront un de ces quatre, j’ai envie d’applaudir à deux mains lorsque je vois les étudiants descendre dans la rue et protester contre la hausse des droits de scolarité. J’admire leur courage et leur détermination. Voilà enfin un groupe qui croit en quelque chose et qui est prêt à le crier.

Je me disais récemment que je les trouve tellement beaux que j’irais bien marcher avec eux. Après tout, je crois en la démocratisation de l’instruction : j’en suis le produit. Je crois aussi que, dans une société idéale, l’instruction devrait être gratuite. Je n’ai d’ailleurs jamais compris que les entreprises, qui tirent profit de la formation de leurs employés, ne participent pas davantage au financement du système d’éducation. Bien sûr, les partisans du néo-libéralisme me diront que je ne comprends rien à l’économie. Soit.

Mais je n’irai pas marcher avec les étudiants. Non pas que je n’en ai pas envie. J’aime bien marcher et je joindrais volontiers l’utile à l’agréable en me joignant à eux ou à leurs enseignants. Mais je ne le ferai pas pour ce qui m’apparaît être une bonne raison.

Je suis travailleur autonome. J’exploite, avec mon épouse, une petite entreprise qui, sans moi, ne fonctionnerait pas. Et depuis que j’ai vu ce qui est arrivé à Francis Grenier, le goût de descendre dans la rue m’est un peu beaucoup passé. Je n’ai pas les moyens de me faire enfoncer un « bâton droit télescopique » dans les côtes ou un genou dans le dos. Je n’ai pas non plus les moyens de me faire casser un poignet ou de me faire éborgner. Non, je n’irai pas marcher avec les étudiants et je trouve ça bien dommage.

Jusqu’à il y a peu, je croyais encore, bien naïvement sans doute, vivre en démocratie. Je sais maintenant qu’il n’en est rien. Lorsqu’on a peur de descendre dans la rue et de revendiquer ce en quoi on croit, lorsqu’on a peur de hurler ses rêves à tue-tête, on n’est pas tout à fait libre.

Je sais bien qu’on ne peut donner le bon Dieu sans confession à tous les manifestants étudiants. Je sais bien que, dans toute foule, il y a des électrons libres qui sont prêts à libérer la colère sourde qui gronde en eux au moindre prétexte. Je sais bien que, en situation de confrontation, le cœur humain est prompt à la haine.

Mais je sais aussi que les mouvements de protestation sont régulièrement infiltrés par des agents provocateurs qui visent à les discréditer auprès de la population. Je sais aussi que les manifestants étudiants ne portent pas de casques avec visière, qu’ils n’ont pas de matraques, pas de bonbonnes de poivre de Cayenne ou de bombes assourdissantes. Je sais aussi que l’on ne doit pas avoir peur de manifester. Et je me pose de sérieuses questions sur les agissements des policiers. Après tout, un manifestant qui a peur, c’est potentiellement un manifestant de moins.

Je souhaite que le mouvement étudiant parvienne à ses fins. Mais j’observerai le tout de chez moi, car je sais maintenant que la démocratie n’est qu’une illusion. Je sais maintenant qu’il n’existe que des formes et des degrés différents de dictature, mais que toutes pratiquent la répression.

J’espère que l’on me pardonnera les mots violents et vulgaires de ma conclusion, mais ils traduisent fidèlement ma pensée et, au demeurant, ils ne sont pas plus violents et vulgaires que le comportement des autorités. Je sais maintenant que je vis en « démocrasseuse » et que je suis gouverné par une bande de « démocrosseurs ».

Mais, en bon rêveur que je suis, j’ose espérer que marcher dans la rue ne sera bientôt plus un sport extrême.

3 réflexions sur “Les « démocrosseurs »

  1. loguebook dit :

    Je ferai tourner ton article. je ne peux qu’être en accord avec ce qui est dénoncé….

  2. MarieChantale Dupré dit :

    Je partage entièrement ton opinion.
    « Je sais maintenant qu’il n’existe que des formes et des degrés différents de dictature, mais que toutes pratiquent la répression. »
    C’est ce que je ressens de plus en plus…
    MarieChantale Dupré

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