Poésie et transsexualité (deuxième partie) : Pascale Cormier

La poétesse Pascale Cormier.

La poésie est l’art de trouver résonance chez le plus grand nombre en énonçant les choses de la façon la plus singulière qui soit. Indéniable exercice de prise de parole, elle est tentative d’autodétermination, quête identitaire à l’état brut. Partant de ce point, Nocturnades s’est intéressée au rapport entre poésie et transsexualité tel que l’expriment deux poétesses transsexuelles québécoises : Pascale Bérubé et Pascale Cormier.

Deux poétesses transsexuelles, deux visions de la poésie et du monde, deux parcours de vie, deux versions du rapport poésie et transsexualité, mais une seule et même quête : celle qui mène à soi.

Dans le second de deux billets consacrés à cette thématique, Nocturnades s’entretient avec Pascale Cormier, dont l’écriture a acquis une amplitude et une dimension fort différentes depuis qu’elle est sortie du placard pour affirmer haut et fort sa propre identité sexuelle.

Nocturnades : Depuis quand écris-tu?
Pascale Cormier : J’ai appris à écrire à six ans et je n’ai jamais arrêté depuis. Enfant, je me valorisais beaucoup par mes succès scolaires; le français était ma matière forte et j’adorais inventer des histoires. Dès l’âge de 10 ou 11 ans, je savais que ma vocation était d’écrire, que ce soit des romans, des poèmes, des récits ou des articles de journaux; la chanson et le théâtre m’attiraient aussi. Je ne savais pas encore quelle forme ça allait prendre, mais je savais que je voulais écrire.

N. : Comment es-tu venue à la poésie?
P. C. : De 13 à 16 ans, j’ai subi une extrême violence raciste et homophobe à la polyvalente, et c’est la poésie qui m’a empêché de sombrer tout à fait et de m’enlever la vie. Deux rencontres ont été particulièrement déterminantes : Nelligan, dont le chagrin donnait un sens au mien, et Rimbaud, qui m’a appris que « la vie est ailleurs » et que « je est un autre ». À partir de ce moment, la poésie a joué un rôle prépondérant dans ma vie. J’ai cherché à imiter mes modèles et j’ai mis longtemps à me dégager de leur influence, mais c’était devenu pour moi une sorte d’obsession : je voulais être poète et rien d’autre.

N. : Quelles sont tes principales influences?
En plus de Rimbaud et Nelligan, je dois citer Saint-Denys Garneau, qui m’a permis d’entrer dans la modernité et qui reste à ce jour l’un de mes poètes préférés, et Prévert, dont l’œuvre tout entière est une leçon de grâce et de simplicité. Il y en a d’autres, bien sûr : Roland Giguère et Gaston Miron sont des poètes que j’ai découverts plus tard, à l’âge adulte, et qui ont laissé sur moi une empreinte durable. Gilbert Langevin également, sans aucun doute, et Henri Michaux, jusqu’à un certain point; plus récemment, je suis tombée en amour avec la poésie de Patrice Desbiens, qui m’inspire aussi beaucoup. J’ai écouté énormément de musique et certains poètes du rock comme Bob Dylan, Ian Curtis, Jim Morrison, Patti Smith et Neil Young ont été marquants dans mon évolution, de même que des géants de la chanson d’expression française comme Vigneault, Desjardins, Brel, Ferré et Gainsbourg. Finalement, je ne peux pas dire que la poésie de Claude Gauvreau m’a influencée à proprement parler, mais son œuvre a exercé sur moi une si forte impression que j’ai bien failli abandonner la poésie après l’avoir découverte, tellement j’étais impressionnée et intimidée par ce souffle créateur, par cette absolue liberté. Cela dit, je ne me sens pas du tout à la hauteur de ces grands modèles, et je m’efforce à présent de me dégager de ces influences pour laisser ma propre voix s’exprimer.

N. : Que représente la poésie pour toi?
P. C. : Pour moi, la poésie rend supportable une vie qui ne le serait guère autrement. C’est comme une brèche qui permet de voir à travers les murs, d’entrevoir la lumière au-delà de toute cette violence; de trouver, peut-être pas un sens, mais au moins une certaine beauté dans l’absurde chaos du monde. Quand elle transcende vraiment son sujet, je crois que la poésie permet d’appréhender une vérité que le langage ordinaire est impuissant à décrire. La poésie, c’est l’oxygène de mon âme; sans elle, je me dessècherais et je deviendrais dure et froide comme une pierre. Aucun auteur ne m’a touchée davantage que les poètes de ma vie. Un seul poème ou même un seul vers, parfois, peuvent m’en apprendre plus long sur le monde où je vis et sur l’âme humaine qu’un brillant roman d’apprentissage ou un savant traité de philosophie.

La poésie, c’est le langage du cœur mis à nu. Elle est d’une haute exigence parce qu’elle ne tolère pas l’imposture. Pour être poète, d’abord et avant tout, il faut être vrai.

N. : Comment as-tu pris conscience du fait que tu souffrais de dysphorie de genre?
P. C. : Voilà une question difficile… En fait, je suppose que je l’ai toujours su, mais je me le suis très longtemps caché à moi-même. Si bien que ma vie a été comme une longue fuite pour échapper à ma propre réalité.

Dès ma plus tendre enfance, je voyais bien que je n’étais pas comme les autres garçons. Ils aimaient les jeux violents, les bousculades, les bagarres, alors que tout cela me terrifiait et me faisait horreur. Je préférais nettement la compagnie des filles. On me répétait constamment de m’endurcir, de « faire un homme de moi », mais je m’en sentais bien incapable. Je préférais rêvasser, m’inventer des histoires, et j’aurais bien aimé qu’on me laisse porter des robes et jouer à la poupée. Malheureusement, ce n’était pas envisageable : à Matane, dans les années 1960, personne n’avait jamais entendu parler de dysphorie de genre et je devais, coûte que coûte, me comporter comme un garçon « normal ».

C’est ainsi que j’ai appris à dissimuler ma féminité, à la refouler pour endosser de mon mieux ce rôle de garçon qui m’était dévolu. Je n’avais jamais l’impression d’être à ma place; je me sentais comme un imposteur. J’étais aussi un enfant très orgueilleux, et les plaisanteries homophobes que j’entendais, qui assimilaient erronément la féminité chez un homme à l’homosexualité, induisaient en moi une peur panique de correspondre à cette caricature, apparemment méprisable et risible, de la « tapette ».

Quand j’avais huit ans, ma famille a déménagé à Yaoundé, au Cameroun, où mon père enseignait comme coopérant de l’ACDI. Nous y avons vécu pendant cinq ans et ce furent des années plutôt heureuses, dans l’ensemble. Les Camerounais que j’ai connus étaient des gens chaleureux et ouverts d’esprit, et ils ne faisaient pas grand cas de mon côté efféminé; sans doute mettaient-ils mes « bizarreries » sur le compte de ma culture de blanc nord-américain. Mes parents ne m’encourageaient pas à exprimer ma féminité, bien sûr, mais ils étaient quand même affectueux et protecteurs, et surtout très fiers de ma réussite scolaire – j’excellais dans toutes les matières, à part l’éducation physique.

Notre retour d’Afrique, en 1975, a été pour moi un véritable cauchemar. Après cinq ans d’absence, j’avais cru rentrer chez moi mais je me retrouvais, en fait, en pays étranger et hostile. Je n’avais jamais vécu dans une grande ville et voilà que j’étais catapultée dans une énorme polyvalente de plus de 3 000 élèves, réputée parmi les plus dures de Montréal. On ne parlait pas encore de gangs de rue, à l’époque, mais des petites bandes organisées faisaient déjà régner la terreur à l’école et dans les rues, et la violence était endémique.

Mon accent mi-gaspésien, mi-camerounais, ma situation d’immigrant dans mon pays natal, ma bonne éducation, mes manières délicates, ma culture qu’on m’avait toujours encouragée à étaler, mes bonnes notes, ma réputation d’élève modèle auprès des enseignants : tout se liguait contre moi; tout me désignait comme cible. Une petite bande de voyous s’est acharnée sur moi et, pendant trois ans – mais plus particulièrement la première année – je me suis fait tabasser presque tous les jours, aux cris de « tèteux de profs » et « osti de tapette de Français ». On me disait même de retourner dans mon pays!

À la même époque, j’ai commencé à « emprunter » les vêtements de ma mère quand j’étais seule à la maison. Je bourrais ses soutiens-gorge avec des bas roulés et je me contemplais longuement dans la glace, avec un mélange d’angoisse et de ravissement. J’avais honte d’agir ainsi et terriblement peur d’être surprise dans cette tenue; mais en même temps, c’étaient les seuls moments où j’arrivais à ressentir une véritable paix intérieure, une sensation d’harmonie. Les seuls instants, pour tout dire, où j’étais capable de m’aimer un peu.

Puis, je suis devenue trop grande et trop grosse pour enfiler les jupes et les robes de ma mère et, quelques années plus tard, je suis partie en appartement pour « faire ma vie d’homme ». À ce stade, j’avais totalement intégré l’interdiction de ma propre féminité, à la fois source de ridicule et de danger, qui ne pouvait m’attirer que des malheurs.

En fait, j’ai mis longtemps à comprendre que j’avais subi un puissant choc post-traumatique. J’ai vécu ma vingtaine et ma trentaine dans un sorte de brouillard dépressif, en quête d’une identité qui me fuyait toujours. La poésie et, plus tard, la naissance de ma fille m’ont empêchée de sombrer tout à fait dans le désespoir et la folie.

C’est quand je me suis séparée de la mère de ma fille, il y a une dizaine d’années, que la femme en moi a refait surface. Je me suis procuré quelques vêtements féminins dans des friperies et j’ai commencé à me travestir chez moi, en cachette, derrière des rideaux tirés. J’ai aussi commencé à fréquenter des sites et des forums de travestis et de transgenres sur le Web, et j’ai pris conscience que mon cas était loin d’être unique et que de nombreuses personnes avaient vécu un parcours semblable au mien. C’est ainsi que j’ai découvert la dysphorie de genre et que j’ai dû me rendre à l’évidence : je me reconnaissais entièrement dans les symptômes qu’on décrivait.

Il m’a fallu encore plusieurs années, et quelques rencontres déterminantes, pour surmonter mes peurs et mes appréhensions, et pour trouver enfin le courage de « sortir du placard » et de m’assumer pleinement comme transsexuelle. Mais au moins, je savais désormais que je n’étais ni malade ni psychotique. En effet, il faut savoir que les causes de la dysphorie de genre sont génétiques. C’est une particularité que l’on possède à la naissance, et il serait vain et même dangereux de chercher à la combattre; j’en sais quelque chose! Combien de malheureux ont sombré dans l’alcoolisme, la toxicomanie, les comportements autodestructeurs ou la folie parce que ni eux ni leur entourage n’avaient pu comprendre et accepter leur dysphorie de genre?

On ne « souffre » pas de dysphorie de genre, en réalité : on souffre de l’incompréhension et du rejet, non seulement de son entourage mais peut-être plus encore de soi-même. Pourtant, quand on sait de quoi il s’agit, ce n’est pas plus extraordinaire, au fond, que d’avoir les yeux pers ou les pieds plats. On est née comme ça; on n’y peut rien. Mieux vaut s’assumer comme on est.

N. : Peux-tu dresser un court portait de ton expérience?
P. C. : J’ai fait un long détour pour arriver jusqu’à moi.

N. : En quoi ta transsexualité influence-t-elle ta poésie (ou l’inverse)?
P. C. : Depuis que je suis sortie du placard et que je vis en femme, j’ai l’impression qu’on a enlevé un piano de mes épaules. Autrefois, j’avais toujours quelque chose à prouver; toute ma démarche poétique était comme une longue quête identitaire sans issue. J’ai écrit des milliers de poèmes au fil des ans, mais il n’en surnage qu’une vingtaine, tout au plus; le reste, ce sont des exercices de style, issus d’une volonté consciente de « devenir » poète ou de faire la démonstration que je l’étais. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir enfin trouvé ma voie – et ma voix; je n’écris plus pour prouver quoi que ce soit à qui que ce soit, je laisse simplement les mots couler comme ils viennent sur le papier. Bien sûr, les thèmes que j’aborde sont toujours plus ou moins en lien avec ma transsexualité, et je suppose que la poésie, en retour, m’aide à m’assumer comme transsexuelle – après tout, il y a tout juste six mois que je vis en permanence sous une identité féminine. Néanmoins, j’ai la nette impression que le fait de vivre pleinement ma transsexualité m’a permis de passer à une nouvelle étape de ma vie, à la fois comme poète et comme être humain.

En résumé, je vis ma sortie du placard comme une libération et c’est cette liberté nouvellement conquise, avant toute chose, qui influe sur ma façon d’écrire, plus directe et plus vraie.

N. : Est-ce que la poésie t’aide à mieux vivre ta transsexualité et si oui, de quelle façon?
P. C. : La poésie m’aide à mieux vivre, point. Je ne sais pas si ça a vraiment un rapport avec le fait que je sois transsexuelle. Je dirais que la poésie me conforte dans ma démarche – la poésie que j’écris à présent mais, peut-être plus encore, celle que j’ai écrite dans le passé. Je relis parfois de vieux poèmes et je me surprends moi-même à constater que je possédais déjà toutes les clés pour comprendre ma condition, même si je m’y refusais obstinément. Alors, en fin de compte, c’est peut-être bien ma transsexualité qui m’aide à mieux vivre – ou à mieux comprendre – ma poésie!

N. : Quel est ton but quand tu écris?
P. C. : Avancer. Aller plus loin. Défricher des territoires vierges; découvrir des horizons nouveaux. Ça sonne comme un enchaînement de clichés, sans doute, mais je ne sais pas comment l’exprimer autrement. Au moment d’écrire un poème, j’éprouve un trouble, une émotion, un vertige; ce peut être un mot ou une phrase qui m’obsède, ou quelque chose de plus diffus, une question informulée, un doute, une hypothèse mal définie. Écrire est ma façon d’explorer ces impressions plus ou moins confuses, de jeter un éclairage sur le chaos de ma pensée. J’en retire très rarement des réponses précises – un poème n’est pas un oracle ni une psychanalyse – mais j’y puise une certaine paix intérieure, une façon nouvelle et inattendue d’appréhender la suite des choses. Bien sûr, ce n’est pas totalement dépourvu de préoccupations esthétiques; quelle que soit la pulsion initiale qui motive l’écriture, j’espère aboutir, au final, avec un objet de beauté. Mais le but premier est toujours de transcender une émotion, une difficulté ou un écueil, si possible en progressant dans la connaissance et l’acceptation de moi-même et du monde où je vis. C’est pourquoi il m’est toujours utile d’écrire, même quand le poème n’est pas bon et doit être mis de côté – ce qui arrive le plus souvent. La démarche, en soi, est salvatrice.

Longtemps, j’ai écrit dans le but de m’aimer moi-même et de me faire aimer. Ce n’était pas une motivation suffisante pour faire de moi un poète, malgré toute la passion qui m’animait. « On devient voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », disait Rimbaud. Je ne sais si c’est vrai, mais pour ma part, j’ai découvert ceci : on devient poète, peut-être bien, quand on arrête de se prendre pour un poète et quand on ne cherche plus à prouver qu’on en est un. Une fois débarrassé de toutes ces scories, si l’on éprouve encore, au fond de soi, l’absolue nécessité d’écrire un poème, alors, oui, on peut enfin commencer à écrire de la poésie.

Quand le poème, en bout de ligne, arrive à me surprendre moi-même, c’est qu’il est réussi – et je sais alors qu’il pourra aussi intéresser d’éventuels lecteurs et auditeurs. Car ultimement, bien sûr, le but premier d’écrire est de communiquer quelque chose, d’abord à soi-même mais aussi à un locuteur qui deviendra partie prenante de l’expérience poétique. De même qu’un peintre ne peint pas pour les aveugles et qu’un musicien ne compose pas pour les sourds, un poète n’écrit pas exclusivement pour ses tiroirs – ou alors, il tient un journal intime; ce n’est plus, à proprement parler, de la poésie. Dans cette optique, je choisis aussi les poèmes que je publie en fonction de leur lisibilité. J’aspire à toucher des personnes qui ne sont pas forcément férues de poésie, tout en respectant mes propres exigences liées à ma démarche créatrice. Ma poésie est plus proche de l’art naïf que de l’art abstrait, pour ainsi dire.

N. : Quels sont tes principaux thèmes?
P. C. : Universelle par essence, la poésie telle que je la conçois ne devrait pas se cantonner à une thématique précise. Un poète qui craindrait de sortir des sentiers battus et d’explorer des terres nouvelles ne pourrait être qu’un faiseur de vers, à mes yeux. Pour progresser, il faut savoir se mettre en danger; sortir de sa « zone de confort ». Chaque fois que j’ai le sentiment d’avoir trouvé une formule, une thématique agréable à manier, une façon de faire dans laquelle je pourrais me complaire un bon moment, je casse tout et je recommence à zéro. Le champ de la poésie, c’est l’inconnu; c’est l’infini.

Néanmoins, des thèmes récurrents se font inévitablement jour dans toute démarche poétique. Je ne surprendrai personne en affirmant que la plupart de mes écrits tournent autour des questions d’identité. La féminité est, bien entendu, un thème central depuis toujours. La difficulté de vivre sa différence et de l’assumer, l’incommunicabilité, ma place dans le monde et celle du monde en moi et, surtout, l’infinie solitude qui est le lot de toutes les transsexuelles un jour ou l’autre, sont autant de thèmes qui découlent plus ou moins de la réponse à la question fondamentale : qui suis-je? Ou : que suis-je?

N. : De quelle démarche procèdes-tu?
P. C. : Si l’on veut parler de l’ensemble de ma démarche poétique, je dirais qu’elle a suivi sensiblement la même trajectoire que mon évolution personnelle : j’ai fait un long détour pour arriver jusqu’à moi… Si j’ai eu envie d’écrire des poèmes, c’est avant tout parce que j’aimais passionnément la poésie, et j’ai dévoré avec avidité des centaines de recueils qui m’ont profondément marquée. Au soir de son adolescence, on ne sort pas indemne d’une lecture intensive des Fleurs du mal de Baudelaire, d’Une saison en enfer de Rimbaud ou du Tombeau des rois d’Anne Hébert, pour ne prendre que ces quelques exemples. Longtemps, mes poèmes ont oscillé entre l’imitation, l’hommage et le pastiche. J’ai refait, en cours de route, tout le parcours de la poésie moderne, depuis le romantisme de Musset, Lamartine, Baudelaire, Nerval et Hugo, respectueux des règles de la prosodie classique, jusqu’aux inventions langagières d’Henri Michaux et de Claude Gauvreau. J’ai été particulièrement influencée par les post-romantiques – Rimbaud, bien sûr, mais aussi Verlaine, Mallarmé, Apollinaire, Lautréamont. J’ai apprivoisé le vers libre avec Prévert, Saint-Denys-Garneau, Alain Grandbois, Anne Hébert, Rina Lasnier et, plus tard, Paul-Marie Lapointe, Roland Giguère, Gilbert Langevin, Denis Vanier, Jacques Brault, Marie Uguay, Gaston Miron. J’ai eu ma période surréaliste avec la découverte de Breton, Éluard, Desnos, Artaud, Gauvreau; je m’adonnais à l’écriture automatique et cultivais l’étrangeté. Tous ces poètes ont façonné mon style; je les ai imités au point d’étouffer ma voix – de même que j’imitais un homme pour étouffer la femme en moi. Quelquefois, par miracle, un poème authentique surgissait des profondeurs de mon âme; mais la plupart du temps, je n’ai œuvré qu’en apprentie dans l’atelier des maîtres du passé.

Néanmoins, ces années d’imitation n’ont pas été vaines; elles m’ont appris à manier la langue, à rester attentive à la musique des mots, au rythme des vers, à la couleur des images. Longtemps, j’ai écrit dans la perspective de faire mes preuves comme poète; aujourd’hui, j’ai suffisamment confiance en mes moyens pour écrire sans a priori – et surtout, je me prends beaucoup moins au sérieux. Je n’ai plus la prétention de prendre un jour ma place parmi les maîtres qui m’ont inspirée; il me suffit que ma poésie m’aide à vivre mieux et qu’elle puisse toucher quelques personnes, je n’en demande pas plus.

N. : Que dirais-tu à un(e) jeune ado qui vivrait ce que tu as vécu?
P. C. : Avant tout, dépêche-toi de te réconcilier avec toi-même. Toute ta vie durant, tu devras être ton meilleur ami ou ta meilleure amie. Tu ne peux pas espérer que les autres vont t’accepter comme tu es si tu ne t’acceptes pas toi-même. Tu n’es pas responsable de ta dysphorie de genre : c’est de naissance, tu n’y peux rien. Tu ne fais rien de mal en cherchant à t’assumer, après tout; personne ne devrait t’en faire reproche, et toi encore moins que quiconque. Plus tôt tu l’accepteras, plus tôt tu pourras commencer à vivre.

Ensuite, tâche de te réconcilier avec ton entourage. Tes proches se sont fait une certaine image de toi, ils n’en changeront pas aisément; mais s’ils t’aiment vraiment, ils y viendront peu à peu. Ne brusque rien, mais n’aie pas peur de t’affirmer. Plus tu attendras, plus ce sera difficile pour eux comme pour toi. Renseigne-toi sur la dysphorie de genre pour pouvoir leur expliquer clairement ce que tu vis; parle-leur de modèles positifs, comme la spécialiste des médias sociaux Michelle Blanc ou Lana Wachowski, autrefois connue sous le nom de Larry, qui a coréalisé les films The Matrix et V for Vendetta, ou encore la compositrice Wendy Carlos, pionnière de la musique électronique, qui a commencé sa carrière sous le nom de Walter. Cela apaisera leurs craintes – et les tiennes – de savoir qu’il est tout à fait possible, pour une transsexuelle, de mener une vie bien remplie et une carrière fructueuse.

Apprivoise ta solitude. Il y aura forcément des jours où tu te sentiras très seulE; c’est normal, tu es quelqu’un de rare, d’unique et d’irremplaçable. Ce n’est pas toujours facile, pour des gens qui ne sont pas transsexuels, de comprendre ce que nous vivons. Inévitablement, certains porteront sur toi un jugement négatif et te rejetteront plus ou moins méchamment. Quand c’est possible, explique-leur calmement ce que tu vis et quelle est la nature de ta condition; les plus généreux, les plus intelligents, les plus sensibles comprendront et finiront par t’accepter. Quant aux autres, ne perds pas ton temps avec eux : la vie est trop courte pour que tu te la rendes misérable pour des gens qui n’en valent pas la peine.

Efforce-toi de cultiver une passion. Une activité créatrice – écrire, dessiner, faire de la musique, de la danse, du théâtre, de la photo – est un bon exutoire. Adonne-toi à un sport, démarre une collection de timbres ou de modèles réduits, fais de la couture, de l’artisanat ou du bricolage, lis, regarde des films, monte un herbier, observe les astres ou les oiseaux, occupe-toi d’un animal de compagnie. Dans les moments difficiles, tu pourras toujours te raccrocher à ce qui te passionne : tu verras, c’est salutaire. Je ne le répèterai jamais assez : cent fois, la poésie m’a sauvé la vie; sans elle, je serais morte depuis longtemps. Ne reste pas dans ton coin à te morfondre; agis! Prends ta vie en main! Toi seulE le peux.

Finalement, essaie, dans la mesure du possible, de te rapprocher d’autres personnes qui te ressemblent et qui sont à même de te comprendre. J’ai le bonheur de compter parmi mes amis deux transsexuelles, superbes poètes de surcroît, dont l’amitié m’est infiniment précieuse; elles m’ont beaucoup aidée à m’assumer et elles m’aident encore tous les jours. Si je n’avais pas fait leur connaissance, je ne sais pas si j’aurais trouvé le courage de sortir du placard à 50 ans… Ne te fais pas d’illusions : ce n’est pas parce qu’une personne est transsexuelle qu’elle deviendra forcément ton amie. Mais si tu as la chance de te lier d’amitié avec quelqu’un qui vit sensiblement la même chose que toi, tu y puiseras des trésors de solidarité, de courage et de réconfort.

Et souviens-toi que la vie est courte, mais qu’elle ne s’arrête pas à l’adolescence. Même si tu traverses des moments difficiles, même si tu dois subir le mépris des uns et l’incompréhension des autres, dis-toi que tu seras bientôt adulte et que tu pourras mettre tout ça derrière toi. Ta place au soleil, tu la trouveras forcément – il y en a une qui t’attend, sois-en certainE! Garde toujours la tête haute et n’oublie pas que tu es une personne exceptionnelle. Et si ça ne va vraiment pas, ne t’isole pas : parles-en à quelqu’un en qui tu as confiance ou adresse-toi à des professionnels et à des organismes qui sont là pour t’aider.

Vivre, ce n’est facile pour personne; mais ce peut être passionnant pour tout le monde, y compris pour toi. N’oublie jamais ça, dans les bons moments comme dans les jours sombres; surtout dans les jours sombres. Accroche-toi.

Pour terminer, voici quelques textes récents de Pascale Cormier :

Mes tenues
Je suis une fille débrouillarde

je finis toujours par m’habiller

un ruban me comble
un froufrou m’enchante

j’ai le cœur bordé de dentelle
j’ai l’âme au bois dormant

dans la rue il y a des silences
dans des gorges d’enfants

là où ma tête et mes bras passent
je peux me glisser

je suis lisse entre les cuisses
lisse et sans tac…

Les grands départs
Quand je partirai pour de bon
je serai déjà partie si souvent
qu’on le remarquera à peine

j’aurai vu mourir des êtres
des villes
et des pays entiers

j’aurai vu apparaître des traces
et d’autres s’effacer
entendu des serments que les années auront trahis
plus sûrement que l’inconstance
des gens
et longtemps
très longtemps
je me serai menti

je suis née dans un corps sans issue
j’en sortirai par la grand’ porte
j’aurai réussi
ma métamorphose

le jour viendra
où je n’aurai plus rien à faire ici
je m’en irai sur la pointe des pieds
je refermerai tout doucement la fente
d’où je serai sortie

alors
il n’y aura plus ni présent ni passé
ni souffrance ni joie
ni d’elle ni de lui
les gens vaqueront à leurs affaires
et puis quelqu’un dira
tiens
elle n’est plus là
et ce sera fini.

La clé
Monsieur, madame
je ne sais pas qui vous êtes
c’est votre tour
voici la clé
je ne sais pas ce qu’elle ouvre
je ne sais pas où vous allez
je ne vais jamais dans ces lieux d’incertitude
dont on ne sait pas s’ils sont habités
ou hantés

monsieur dame
vous avez l’air de tout
et de rien
de vous être trompé de porte
d’avoir perdu quelque chose en chemin
un peu de vous peut-être
ou quelqu’un d’autre qui n’était pas vous
et qui l’était pourtant
et je devine qu’il n’y a personne
qui vous attend

madame, monsieur
il faut que j’y aille à présent
mais avant de partir
permettez-moi de vous dire que vous sentez bien bon
et que vous me semblez bien seule
je ne sais pas d’où vous venez
je ne vais jamais dans ces lieux lointains
dont on n’est jamais assuré de revenir
mais vous me paraissez revenue de tout
y compris de vous-même
et je tenais encore à vous dire
n’oubliez pas de rendre la clé
en sortant.

Fail
Now…
FAIL
je renverse mon verre de bière sur mon clavier
j’ai mis mon rouge à lèvres dans ma trousse sans son capuchon
il a tout barbouillé
et je réponds à un homme qui cherche l’âme sœur
et qui croit l’avoir trouvée en moi
et qui s’est visiblement trompé
il y a de ces jours où on se demande
si c’est bien la peine d’être au monde
au moment où des loups s’étreignent
et nous couvrent de honte

une idée
qui n’était qu’un semblant de promesse
un parcours
aussi lourd qu’un discours plombé qu’on matraque
aussi long que l’attente pour la liberté
la file d’attente
de tant de vies

j’ai une voix
un corps une consistance un commencement
de réalité

j’ai un cœur
imprégné de tout ce qui palpite
une crapule au foie
qui me dévore
je suis à la fois
festin et supplice
sacrifiée de l’aurore
sans aurore

FAIL FOREVER
barrages
je vous hais
de tout mon sexe
de toute mon âme
tachée

I’M A FAIL
je suis ratée
vivante
une grotte une fente
encore debout
vivante.

Une réflexion sur “Poésie et transsexualité (deuxième partie) : Pascale Cormier

  1. Dominique dit :

    Pascale,
    Je suis très heureuse pour toi. Heureuse que tu sois enfin bien en toi avec toi!
    « Ta vieille tante Dominique » de Québec oui, oui celle avec qui tu as travaillé (avec ta vieille fausse identité) dans une boutique de cartes et cadeaux du métro Jean-Talon.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s