Léo Ferré, poète enchanteur

Léo Ferré et la solitude

Il y a fort à parier que, dans toute la Francophonie, personne n’incarne mieux le poète du XXe siècle que Léo Ferré au sens où Poézik l’entend, c’est-à-dire qu’il est à la fois un authentique poète et un très grand musicien, capable d’écrire des paroles d’une grande poésie, de composer des musiques sublimes et de les interpréter avec une rare intensité. Pour toutes ces raisons, la série Poézik devait rendre hommage à cet immortel de la chanson. Voici donc un bref aperçu du parcours de ce poète enchanteur.

La solitude
Je suis d’un autre pays que le vôtre,
d ‘un autre quartier, d’une autre solitude.
Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse.
Je ne suis plus de chez vous.
J´attends des mutants.
Biologiquement, je m’arrange
avec l’idée que je me fais de la biologie :
je pisse, j´éjacule, je pleure.
Il est de toute première instance
que nous façonnions nos idées
comme s’il s’agissait d´objets manufacturés.
Je suis prêt à vous procurer les moules.
Mais…
La solitude…
La solitude…

Les moules sont d’une texture nouvelle,
je vous avertis.
Ils ont été coulés demain matin.
Si vous n’avez pas, dès ce jour,
le sentiment relatif de votre durée,
il est inutile de vous transmettre,
il est inutile de regarder devant vous
car devant c’est derrière, la nuit c’est le jour.
Et…
La solitude…
La solitude…
La solitude…

Il est de toute première instance
que les laveries automatiques, au coin des rues,
soient aussi imperturbables que les feux d’arrêt ou de voie libre.
Les flics du détersif vous indiqueront
la case où il vous sera loisible de laver
ce que vous croyez être votre conscience
et qui n’est qu´une dépendance
de l’ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau.
Et pourtant…
La solitude…
La solitude!

Le désespoir est une forme supérieure de la critique.
Pour le moment, nous l’appellerons « bonheur »,
les mots que vous employez n’étant plus « les mots »
mais une sorte de conduit à travers lequel
les analphabètes se font bonne conscience.
Mais…
La solitude…
La solitude…
La solitude, la solitude, la solitude…
La solitude!

Le Code civil, nous en parlerons plus tard.
Pour le moment, je voudrais codifier l’incodifiable.
Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties.
Je voudrais m’insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit,
le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité.
La lucidité se tient dans mon froc!
Dans mon froc!

Paroles et musique : Léo Ferré ©

À propos de Léo Ferré

Léo FerréLéo Albert Charles Antoine Ferré, un auteur-compositeur-interprète, pianiste et poète franco-monégasque, est né le 24 août 1916 à Monaco et décédé le 14 juillet 1993 à Castellina in Chianti, en Toscane. Il a, au cours d’une période d’activité qui s’étale sur 46 ans, réalisé plus d’une quarantaine d’albums originaux, ce qui, à ce jour, fait de lui le plus prolifique auteur-compositeur-interprète d’expression française de l’histoire. D’une culture musicale classique, il dirige à plusieurs reprises des orchestres symphoniques, en public ou à l’occasion d’enregistrements. Léo Ferré se réclamait du mouvement anarchiste, un courant de pensée qui a fortement influencé son œuvre.

Chanteur proche des poètes rebelles, dispensant lui-même un esprit anarchisant dans un répertoire qui use adroitement de la langue verte (entendre ici l’argot), Léo Ferré est la figure même de l’artiste engagé. Il offre aussi l’exemple sans doute inégalé d’une culture alternative à la française.

À Monaco, où il grandit, sa mère dirige un atelier de couture et son père travaille pour la société des bains de mer, une entreprise à caractère touristique. De 9  à 17 ans, le jeune Léo Ferré est pensionnaire dans un internat religieux de Bordighera, en Italie, d’où sa famille est originaire. Il y apprend la révolte, tout en se découvrant une passion pour les grands compositeurs. Le baccalauréat une fois en poche, il s’installe à Paris en 1935 dans l’espoir d’entrer au Conservatoire. Il étudiera plutôt le droit, puis obtiendra un diplôme de sciences politiques.

Léo Ferré entame une carrière artistique dès la Libération. Dans les cabarets de la rive gauche où il chante, il fait la rencontre de Charles Trenet, d’Édith Piaf – qui contribue à le lancer, en 1948, en interprétant Les Amants de Paris – et de Juliette Gréco – qui deviendra son interprète fétiche. Il se lie aussi avec le parolier Jean-Roger Caussimon.

Dans les années 1950, L’île Saint-Louis, À Saint-Germain-des-Prés, Paris canaille et Le pont Mirabeau en font un chantre de la capitale. Monsieur William, L’homme, Graine d’ananar, Le piano du pauvre et Merci mon Dieu, parmi d’autres titres, lui valent aussi les faveurs du public. Parallèlement, il s’essaie à l’opéra (La vie d’artiste, en 1954), au ballet (La nuit, pour Roland Petit, en 1956) ainsi qu’à l’oratorio (La chanson du mal-aimé, sur un poème de Guillaume Apollinaire, en 1957).

Poètes… vos papiers!, recueil publié en 1956, traduit une inclination au lyrisme qui se perpétue dans les disques Les Fleurs du Mal par Léo Ferré (1957) et Léo Ferré chante Aragon (1961). Léo Ferré met aussi en chansons des textes de Villon, de Rutebeuf, de Rimbaud et de Verlaine, tout en poursuivant dans la veine de son inspiration personnelle avec ses titres du début des années 1960 : Merde à Vauban, Paname, La langue française, T’es chouette, Jolie Môme, Thank You Satan, T’es rock, Coco ! et Ni dieu ni maître, qui lui apportent une reconnaissance définitive. L’argot très personnel qu’il manie lui donne la clé de multiples inventions verbales mêlées de subtiles troncations.

Entre les deux albums Ferré 64 et Amour, Anarchie (1970), qui renouent avec la profession de foi anarchiste ― « l’anarchie est la formulation politique du désespoir » écrira-t-il ―, ont eu lieu les événements de mai 1968. Léo Ferré se tient à l’écart de la contestation, sans omettre d’en récupérer l’esprit (Ils ont voté, La Marseillaise, Salut beatnik! et C’est extra). Après la Bretagne (La mémoire et la mer, 1970), il s’établit en Toscane, sans pour autant cesser d’enregistrer (Avec le temps, 1970) ni se détacher de l’évolution des courants musicaux. Ainsi, il enregistre avec le groupe rock Zoo l’album La solitude en 1971. Il satisfait également son goût de la musique classique en dirigeant des orchestres symphoniques ― tel que celui de Milan ― et en publiant l’album Ferré muet dirige Ravel, en 1975.

Parallèlement aux nombreux récitals, en France et à l’étranger, Léo Ferré continue d’enregistrer abondamment. En une dizaine d’années, il sort 15 albums, parmi lesquels La frime (1979), La violence et l’ennui (1980), Les loubards (1985) et Les vieux copains (1990). Une saison en enfer (1991), paru deux ans avant sa mort, termine le parcours d’un homme qui avait pratiqué, avec un égal bonheur, l’écriture, la composition et l’interprétation.

André Breton, au nom des surréalistes, est l’un des premiers écrivains à défendre l’artiste Léo Ferré – jusqu’en 1956, lorsqu’il refusera de préfacer le recueil Poètes… vos papiers! Autre poète surréaliste, Benjamin Péret accueille le chanteur dans son Anthologie de l’amour sublime (1956), faisant de lui l’égal de Breton et de Saint-John Perse par sa capacité à illustrer la passion amoureuse. De son côté, Aragon aura cette phrase définitive : « Il faudra écrire l’histoire littéraire un peu différemment, à cause de Léo Ferré. »

Comme Georges Brassens, Léo Ferré fait partie de ces chanteurs populaires désormais « institutionnalisés » en devenant le sujet de thèses de doctorat et autres travaux universitaires. Le philosophe Gilles Deleuze avait donné le ton en déclarant : « C’est un plongeur de l’émotion qui utilise les mots comme des grains de sable dansant dans la poussière du visible. »

Considérations littéraires et stylistiques

Léo Ferré est une des références incontournables de la chanson française. Mêlant l’amour et la révolte, le lyrique et le populaire, l’érudition et la provocation, l’ironie ― souvent grinçante ― et le dramatisme, le minimalisme et la démesure épique, Ferré dépeint des états d’âme plus qu’il ne raconte des histoires avec des personnages. Son chant secoue plus qu’il ne flatte. C’est par Ferré que la chanson a su acquérir un langage véritablement critique.

Ferré est considéré comme un poète marquant de la deuxième moitié du XXe siècle, avec une expression riche et profonde, où l’influence du surréalisme se fait sentir notamment dans la deuxième moitié de l’œuvre enregistrée. Il utilise un vocabulaire étendu, des champs lexicaux récurrents plutôt inattendus par rapport aux sujets choisis, il joue avec la connotation usuelle des mots, forge des néologismes, crée des images complexes s’engendrant les unes les autres, avec de nombreux changements de registre et de rythme; l’intertexte littéraire y est abondant, le sens rarement univoque.

En tant qu’écrivain, il a abordé, en les subvertissant à divers degrés, le récit d’enfance autofictionnel (Benoît Misère, 1970), le genre épistolaire (Lettres non postées, inachevé), l’essai (Technique de l’exil, L’anarchie est la formulation politique du désespoir, Introduction à la folie, Introduction à la poésie/Le mot voilà l’ennemi !), le portrait, voire l’autoportrait (préface à l’édition au livre de poche des Poèmes saturniens de Paul Verlaine en 1961 et préface au Poètes d’aujourd’hui n°161 consacré à Jean-Roger Caussimon en 1967). Enfin, mentionnons qu’il s’est frotté au théâtre (L’Opéra des rats, 1983), il a publié des recueils de poésies (il a publié, outre Poètes… vos papiers! en 1956, Testament phonographe en 1980) et composé de vastes poèmes ouvragés, dont Les Chants de la fureur/Guesclin, Le Chemin d’enfer, Perdrigal/Le Loup, Death… Death… Death… et Métamec).

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