Peuple inhabité (Yves Préfontaine)

Le cri

Peuple inhabité

J’habite un espace où le froid triomphe de l’herbe,
où la grisaille règne en lourdeur sur des fantômes d’arbres.

J’habite en silence un peuple qui sommeille,
frileux sous le givre de ses mots.
J’habite un peuple dont se tarit la parole frêle et brusque.

J’habite un cri tout alentour de moi –
Pierre sans verbe –
Falaise abrupte –
Lame nue dans ma poitrine l’hiver.

Une neige de fatigue étrangle avec douceur le pays que j’habite.

Et je persiste en des fumées.
Et je m’acharne à parler.
Et la blessure n’a point d’écho.
Le pain d’un peuple est sa parole.
Mais point de clarté dans le blé qui pourrit.

J’habite un peuple qui ne s’habite plus.
Et les champs entiers de la joie
Se flétrissent sous tant de sécheresse
Et tant de gerbes reniées.
J’habite un cri qui n’en peut plus de heurter, de cogner,
D’abattre ces parois de crachats et de masques.
J’habite le spectre d’un peuple renié comme fille sans faste.
Et mes pas font un cercle en ce désert.
Une pluie de visages blancs
Me cerne de fureur.
Le pays que j’habite est un marbre sous la glace.
Et ce pays sans hommes de lumière
Glisse dans mes veines comme
Femme que j’aime.

Or je sévis contre l’absence avec entre les dents,
Une pauvreté de mots
Qui brillent et se perdent.

Yves Préfontaine
Peuple inhabité, publié dans Pays sans parole
(Éditions de l’Hexagone, 1967)

Une réflexion sur “Peuple inhabité (Yves Préfontaine)

  1. Absolument sublime !
    Merci.

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