Les contes à rendre du 27 novembre 2014

Contenu intégral de l’émission Les contes à rendre du 27 novembre 2014 sur les ondes de Radio Centre-Ville (102,3 FM). En première heure, Robert Hamel reçoit Marie-France Bancel-èmèf dans le cadre de la chronique De paroles et de lumière. Yvon d’Anjou réalise ensuite une longue entrevue téléphonique avec le légendaire Lucien Francoeur. Enfin, Jennifer Lee-Barker et Chantal L’Heureux animent Les Chroniques du conseil en fin d’émission. Cette semaine, le duo s’entretient entre autres avec Fabienne Parisien, assistante direction à l’Espace 40. Le tout sous la supervision du poète-animateur-régisseur Yvon Jean et avec la participation d’Akim Kermiche, poète-chroniqueur.

 

Brasser des vraies affaires (Marie-France Bancel-èmèf)

Brasser des vraies affaires

Il y a plusieurs années – aussi bien dire dans un autre siècle – j’ai enseigné le français à des enfants immigrants. J’étais jeune, dynamique et désœuvrée. J’avais du temps sur les bras, le feu au cul, la langue bien pendue et « Québec français » tatoué sur le cœur. Alors comme ça, à tout hasard, j’ai répondu à une petite annonce qui demandait des bénévoles pour un poste d’aide aux devoirs auprès d’enfants immigrants. Je me suis dit que ça m’occuperait pendant quelques mois. J’y suis restée pendant cinq ans.

Ce programme était offert par PROMIS, un centre d’aide aux nouveaux arrivants. Comme on ne faisait pas partie du système scolaire, on jouissait d’une liberté difficile à imaginer de la part d’un organisme tenu par des religieuses. Au fond il n’y avait qu’un seul commandement face aux élèves : « Arrangez-vous pour qu’y passent! » Je viens de vous l’dire, c’était un autre siècle. Cette époque lointaine où les élèves pouvaient encore « couler » et « redoubler » leur année.

Plusieurs choses inattendues se sont produites au cours des cinq années qui ont suivi : je suis tombée en amour avec mes élèves, j’ai constaté à quel point j’étais forte en patience mais poche en discipline, j’ai appris à dire « Assieds-toi et travailles » en tamoul. Parmi les choses qui m’ont frappée, il y a l’importance de la relation entre l’enfant et le tuteur : certains élèves qu’on appelle « à problèmes » se mettent à mieux fonctionner dans une plus grande intimité. Je ne suis absolument et très certainement pas entrain de dire que les profs ne font pas leur job; comment reprocher à quelqu’un de ne pas avoir quarante bras? Mais le cliché se vérifie : les classes sont trop nombreuses. Autres conclusions qui se sont tirées d’elles-mêmes : le vraiment-trop-fucking-peu de place que le système laisse à la créativité, les miracles (oui ma Sœur, pis je pèse mes mots!) que la créativité permet pourtant d’accomplir, l’immensité de la job que les profs ont sur les bras et le défi énorme que ça représente, au quotidien, de s’adapter à un pays d’accueil. Je me souviens que ça m’avait beaucoup calmé le « Québec français ». Non pas parce que tout d’un coup je trouvais que c’était secondaire d’apprendre notre langue (à présent la leur), mais parce qu’en me mettant dans leurs souliers, j’ai compris pourquoi ils n’avaient pas toujours envie de courir un mille de plus dans leur marathon quotidien. Je reste attachée à cette idée d’arriver à une langue commune, mais j’envisage le processus avec beaucoup plus de douceur.

Parlant des miracles de la créativité, je vous donne l’exemple que le centre donnait à chaque année, celui du p’tit gars TDAH (comme on aime bien les étiqueter) à qui le tuteur avait appris la jonglerie. Ben oui toé, il lui avait appris à jongler! Et cet apprentissage avait porté fruit, parce qu’en développant une plus grande concentration le jeune avait appris la discipline, en étant plus discipliné il avait réussi à mieux travailler, et en se voyant réussir son estime de lui-même avait augmenté. Désormais il n’était plus un « cas problème », mais un être créatif et doué qui arrivait à ses objectifs par des moyens non-conventionnels.

C’est pourquoi ça m’a complètement décrissée quand j’ai appris que le gouvernement Couillard, avec ses mathématiques de l’enfer, envisageait des coupures qui allaient menacer l’aide aux devoirs. Et avant que quelqu’un me dise « vous le faisiez bénévolement vous autres, on peut trouver d’autres bénévoles », je m’empresse de répondre « Non ». Des services d’une telle importance ne devraient pas reposer entièrement sur un travail bénévole.

Je ne suis pas toujours bien placée pour critiquer une politique douteuse, mais cette fois-ci je le suis. Les bénéfices que j’ai observés tout au long de ces cinq années ont un effet cumulatif sur la santé de notre système d’éducation et sur le bien-être des jeunes en cours d’apprentissage. De la même manière, quand on abandonne un enfant en le privant d’un service qui répond à des besoins réels, on peut s’attendre à ce que ça débouche sur toute une série de vraies affaires – des vraies affaires qui affecteront ce précieux vivre-ensemble dont on aime dire qu’il nous tient donc à cœur. N’en doutez pas Monsieur le Premier ministre, c’est une certitude mathématique.

Qu’est-ce qu’on va nous répondre cette fois-ci? Personne n’en crève, on passe à un autre appel?

Halte à ces médecins qui rendent le Québec malade.

— Marie-France Bancel-èmèf, 30 septembre 2014, © tous droits réservés.

Novembre a changé (Vicki Laforce)

Novembre a changé

l’allure du vent
masque gisant sur le sol 
il me faudra
à mes lettres 
ajouter une civilisation
près des fontaines
tracer l’essaim
des tempêtes 
où je fus 
comme Géricault peintre
hôtesse de la Méduse
et des morts 
par milliers qui peuplent
le sang de l’histoire

le cœur est mystère
la guerre, un édit

sans cœur

mais parfois il est vrai 
que la mer tremble à l’endroit des séismes

— Vicki Laforce, © tous droits réservés, novembre 2014

Buanderie nettoyeur (Marie-France Bancel-èmèf)

Buanderie nettoyeur

Je me gave d’arachides salées
qui collent à la saleté de mes manches
ton souvenir humide empesé dans ma chemise
ton odeur drue
sur le cachemire de mes seins

je jette mes camisoles dans un bassin de tendresse
refroidi par l’attente
mon amour s’émousse comme une dentelle de communiante
se disloque en lambeaux pâles
ruisselant de nos amertumes
échangées dans le noir

ce soir Hollywood crève l’écran
derrière le comptoir
célèbre les acteurs d’un cinéma qui m’échappe
dans sa parade de soie et de strass

et moi
parée pour le bal
les mains serties de vieux journaux
les néons rouges tatoués sur la nuque
je regarde tournoyer mes restes
comme une star oubliée
sur les rives improbables de son
happy end

— Marie-France Bancel-émèf, © tous droits réservés.

Vous pourrez entendre Marie-France Bancel-èmèf* en entrevue lors de la chronique De paroles et de lumière dans le cadre de l’émission Les contes à rendre sur les ondes de Radio Centre-Ville, 102,3 FM, le jeudi 26 novembre, entre 6 h et 8 h.

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Une question de confiance/A Matter of Trust

Voir la poésie là où elle se trouve. Autre forme d’art, autre médium, poésie des corps, poésie du mouvement… poésie de la vie.

 

 

Sans titre (Pascale Bérubé)

SANS TITRE
JE T’AI VU
AU MILIEU DE LA PLACE
PARTY DE JEUNES
ÉPHÈBES
DOPÉS
LES COATS EN CUIR
LES RUNNING SHOES
SCRAPPES
LANGUES AU PLAFOND
TÉTINES
COLLÉES AUX GLACES
TU ÉTAIS
COMME UNE BÊTE
TES BRAS MORCELÉS
D’IMAGES DE SAINTS
ET DE DIABLES
J’AVAIS JUSTE ENVIE
QUE TU ME PASSES DESSUS
AVEC TON HOSTIE DE CHAR
ROUGE ET RUTILANT
QUI T’ATTENDAIT EN BAS

J’AVAIS JUSTE ENVIE
QUE TU ME BLASTES
COMME DANS UNE GAME
OÙ C’EST À VIF

APRÈS TROIS TEMPS
LES GENOUX
ÉGRAINÉS

DEVANT TOUT LE MONDE
J’AVAIS JUSTE ENVIE
QUE TU ME TRANSPERCES

QUE TU POSES UNE COURONNE
D’ÉTOILES
SUR MA TÊTE
EN ULTIME GESTE ROMANTIQUE
QUI A DU MAL
À SE TENIR DEBOUT
PARCE QUE L’AMOUR
C’EST TOUGH
ET QUE NOS CORPS
VONT S’ÉCRASER
APRÈS LA LUNE

J’AVAIS JUSTE ENVIE
QUE TU ME DISES
« VIENS T’EN JACKIE
ON VA FAIRE SAUTER
L’UNIVERS »
ET C’ÉTAIT JUVÉNILE
ET C’ÉTAIT NUL AU FOND

TU ES PARTI
AVEC LA PREMIÈRE
QUI T’ES TOMBÉE
SUR LES CUISSES

Y’A-TU UN DUDE
QUELQUE PART
QUI AURAIT DU FEU?
– POUR DE VRAI LÀ –
PAS COMME DANS
UN POÈME
OÙ ON BRÛLE
LE VRAI DISCOURS

IL ME FERAIT BRÛLER
AVANT QUE LES
GARÇONS SAIGNENT BLANC
DANS LE PRINTEMPS

IL ME FERAIT BRÛLER
DANS TOUS LES TROUS
DE LA VILLE

ET IL ME GARDERAIT
À LA FIN
COMME UNE COUPURE
DERRIÈRE LA PORTE

— Pascale Bérubé, tous droits réservés, novembre 2014.