Brasser des vraies affaires (Marie-France Bancel-èmèf)

Brasser des vraies affaires

Il y a plusieurs années – aussi bien dire dans un autre siècle – j’ai enseigné le français à des enfants immigrants. J’étais jeune, dynamique et désœuvrée. J’avais du temps sur les bras, le feu au cul, la langue bien pendue et « Québec français » tatoué sur le cœur. Alors comme ça, à tout hasard, j’ai répondu à une petite annonce qui demandait des bénévoles pour un poste d’aide aux devoirs auprès d’enfants immigrants. Je me suis dit que ça m’occuperait pendant quelques mois. J’y suis restée pendant cinq ans.

Ce programme était offert par PROMIS, un centre d’aide aux nouveaux arrivants. Comme on ne faisait pas partie du système scolaire, on jouissait d’une liberté difficile à imaginer de la part d’un organisme tenu par des religieuses. Au fond il n’y avait qu’un seul commandement face aux élèves : « Arrangez-vous pour qu’y passent! » Je viens de vous l’dire, c’était un autre siècle. Cette époque lointaine où les élèves pouvaient encore « couler » et « redoubler » leur année.

Plusieurs choses inattendues se sont produites au cours des cinq années qui ont suivi : je suis tombée en amour avec mes élèves, j’ai constaté à quel point j’étais forte en patience mais poche en discipline, j’ai appris à dire « Assieds-toi et travailles » en tamoul. Parmi les choses qui m’ont frappée, il y a l’importance de la relation entre l’enfant et le tuteur : certains élèves qu’on appelle « à problèmes » se mettent à mieux fonctionner dans une plus grande intimité. Je ne suis absolument et très certainement pas entrain de dire que les profs ne font pas leur job; comment reprocher à quelqu’un de ne pas avoir quarante bras? Mais le cliché se vérifie : les classes sont trop nombreuses. Autres conclusions qui se sont tirées d’elles-mêmes : le vraiment-trop-fucking-peu de place que le système laisse à la créativité, les miracles (oui ma Sœur, pis je pèse mes mots!) que la créativité permet pourtant d’accomplir, l’immensité de la job que les profs ont sur les bras et le défi énorme que ça représente, au quotidien, de s’adapter à un pays d’accueil. Je me souviens que ça m’avait beaucoup calmé le « Québec français ». Non pas parce que tout d’un coup je trouvais que c’était secondaire d’apprendre notre langue (à présent la leur), mais parce qu’en me mettant dans leurs souliers, j’ai compris pourquoi ils n’avaient pas toujours envie de courir un mille de plus dans leur marathon quotidien. Je reste attachée à cette idée d’arriver à une langue commune, mais j’envisage le processus avec beaucoup plus de douceur.

Parlant des miracles de la créativité, je vous donne l’exemple que le centre donnait à chaque année, celui du p’tit gars TDAH (comme on aime bien les étiqueter) à qui le tuteur avait appris la jonglerie. Ben oui toé, il lui avait appris à jongler! Et cet apprentissage avait porté fruit, parce qu’en développant une plus grande concentration le jeune avait appris la discipline, en étant plus discipliné il avait réussi à mieux travailler, et en se voyant réussir son estime de lui-même avait augmenté. Désormais il n’était plus un « cas problème », mais un être créatif et doué qui arrivait à ses objectifs par des moyens non-conventionnels.

C’est pourquoi ça m’a complètement décrissée quand j’ai appris que le gouvernement Couillard, avec ses mathématiques de l’enfer, envisageait des coupures qui allaient menacer l’aide aux devoirs. Et avant que quelqu’un me dise « vous le faisiez bénévolement vous autres, on peut trouver d’autres bénévoles », je m’empresse de répondre « Non ». Des services d’une telle importance ne devraient pas reposer entièrement sur un travail bénévole.

Je ne suis pas toujours bien placée pour critiquer une politique douteuse, mais cette fois-ci je le suis. Les bénéfices que j’ai observés tout au long de ces cinq années ont un effet cumulatif sur la santé de notre système d’éducation et sur le bien-être des jeunes en cours d’apprentissage. De la même manière, quand on abandonne un enfant en le privant d’un service qui répond à des besoins réels, on peut s’attendre à ce que ça débouche sur toute une série de vraies affaires – des vraies affaires qui affecteront ce précieux vivre-ensemble dont on aime dire qu’il nous tient donc à cœur. N’en doutez pas Monsieur le Premier ministre, c’est une certitude mathématique.

Qu’est-ce qu’on va nous répondre cette fois-ci? Personne n’en crève, on passe à un autre appel?

Halte à ces médecins qui rendent le Québec malade.

— Marie-France Bancel-èmèf, 30 septembre 2014, © tous droits réservés.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s