Écrire (Ourse Lune)

Écrire

 

Écrire
Pour se toucher soi-même
Se prouver que l’on existe encore
Derrière toutes les plaies et les cicatrices
Que les autres ne peuvent savoir
Écrire
Pour entrouvrir la fenêtre du monde
Vers soi
Prendre le risque
De se dévoiler un mot à la fois
Pour être entendue
Pour être reconnue
Pour être reçue
Par l’autre qui sait
Tenir notre cœur dans sa main

— Ourse Lune, novembre 2014.

La dernière seconde (Robert Hamel)

La dernière seconde

la mort est partout
la mort a mille visages
il y a la mort sage et la mort sauvage
il y a la mort lumière et la mort ténèbres
il y a la mort paisible du centenaire
qui fait d’une dernière nuit un sommeil sans fin
il y a la mort horreur du téléjournal
la mort sordide du crime gratuit et crapuleux
la mort de l’innocence
confrontée aux démons du monde
il y a la mort cauchemar
la mort de l’enfant chéri arraché à sa vie
alors qu’il n’était qu’un embryon de rêve
il y a la mort agonie du parent aimant
la mort qui anéantit dans un silence traître et sourd

il y a la mort sacrifice
la mort absurde drapée des oriflammes de la nation
la mort offrande à la liberté que claironnent les hommes d’État
la mort dans tous ses états
qui fauche de jeunes hommes dans la fleur de l’âge
gonflés de testostérone et obéissant à un commandement aveugle
il y a la mort misère
la mort douleur
la mort insidieuse et terrible
qui envahit lentement vos cellules
celle qui vous emporte
alors que vous étiez rempli d’avenir
laissant vos rêves en plan et vos proches
sans paroles
sans voix
sans explication
sans raison
il y a la mort tabou
la mort tornade
la mort détresse
qui détruit le corps
dans l’espoir de libérer l’âme de sa souffrance

il y a d’autres morts
des morts qui ne vous tuent pas
dans un horizon prévisible
il y a des morts qui vous tuent sans cesse
à chaque seconde
à chacun de vos pas
à chacun de vos soupirs
à chacun de vos jours
il y a des morts
qui minent le présent
avortent l’avenir
et se rient du passé
faisant de lui un long songe éveillé
une interminable absence à soi
un vaste champ
jonché de regrets
de nostalgie
et de mélancolie

il y a la mort des emmerdeurs
la mort des assassins-pilleurs d’instants
qui empoisonnent le quotidien
qui vident le sablier de votre temps
du sable de vos jours
la mort des sondeurs et des télémarketeurs
la mort qui entre chez vous par le téléphone
et se compte en minutes volées
à l’éternité éphémère de votre vie
la mort qui parle du superflu et de l’inutile
comme s’ils étaient l’indispensable et le nécessaire
la mort absurde du matérialisme élevé au rang de culte
la mort que l’on vit du lundi au vendredi
quarante heures semaine
le génocide du talent et du génie humains
sacrifiés sur l’autel du mercantilisme exacerbé
et du sacro-saint PIB

il y a la mort à temps plein
la mort de façade
celle qui une fois sur votre cas
ne vous lâche plus d’une semelle
la mort qui hante les centres commerciaux
les grandes surfaces
et les mégacentres
la mort en solde
la mort à escompte
la mort à crédit
qui vous sodomise
jusqu’à ce que vous n’arriviez plus à la rembourser
jusqu’à ce que vous soyez enculé à la faillite

mais il y a pire encore
il y a la mort que l’on se donne par mégarde
celle que l’on s’inflige faute d’avoir vécu ou de vivre
par incapacité d’amour pour soi
la mort harakiri
la mort autodestruction
la mort que l’on retourne vers soi comme un châtiment
la mort folle que l’on se donne tout le temps que dure la vie
la mort gaspillage
la mort des rêves sous anesthésie locale
la mort des espoirs en liberté conditionnelle
la mort de la vie prise en otages
la mort des espoirs dévorés par les nécessités matérielles
et la grande duperie du monde

il y a la mort du temps qui vous file entre les doigts
la mort des années qui vous font faux bond
la mort des jours qui s’empilent en regrets désordonnés
la mort des images qui défilent sous vos yeux
tandis que vous êtes aux premières loges
du grand spectacle de l’absurde
la mort qui occupe votre temps
comme jadis les nazis occupaient Paris
la mort qui vous fait oublier de monter sur scène
de jouer votre rôle
de dire vos répliques
d’entendre vos applaudissements
de toucher votre cachet
de recevoir votre prix
la mort du grand théâtre du dérisoire
et du ridicule de l’humanité

il y a la mort des culpabilités irrationnelles
des obligations que l’on s’impose sans raison valable
des devoirs à sens unique
la mort que l’on subit parce qu’on ne sait dire non
il y a la mort des promesses brisées
des paroles prononcées sans y croire
la mort des amours mort-nées
la mort quotidienne des petites et grandes lâchetés

il y a la mort emballée sous vide
la mort qui est une vie par procuration
la mort compensation
la mort sabotage
la mort dépendance
la mort sex and drugs and rock n’ roll
la mort qui est une porte ouverte
sur la fuite
le déni
et l’autodestruction
la mort qui se dissimule derrière les amours chiennes
la malbouffe
les obsessions en tous genres
l’adrénaline
et parfois même les endorphines

il y a la mort sûre
et la mort fine
il y a la morsure
de la morphine
il y a la mort suicide

au           ra           –             len        –              ti

au

su-

per

ra-

len-

ti

il y a la mort mal de vivre étouffé
la mort à laquelle on s’attache
et à laquelle on échappe
qu’au prix de douloureux apprentissages
il y a la mort que l’on se donne
en refusant de mettre en scène nos aspirations
la mort du feu de la vie que l’on éteint en nous
par manque de courage
par insouciance
par inconscience
ou par ignorance

la mort est partout
et la mort est partout à la fois
la mort possède le don d’ubiquité

mais
si la mort est partout
la vie l’est aussi
inutile de sombrer au fond d’une bouteille de torpeur
d’engourdir ses sens et ses émotions de stupeur
de s’enliser dans les sables mouvants de l’apathie
de river notre destin à la vacuité de nos écrans cathodiques
la vie est une grande fête
un gala incandescent
un bal lumière
auquel nous sommes tous conviés
un festin digne des dieux
un buffet all-you-can-eat pour l’âme
qui se mange en savourant chaque bouchée

la vie est création de magnifique
amplification de l’état de grâce
merveilleux tenu à bout de bras
la vie est le chant de tous les fabuleux
la mère de tous les possibles
la gloire en devenir de tous les demains
de l’humanité chantant en chœur
la vie est une toile vierge
que l’on peut colorer des teintes
de nos rêves les plus fous
de nos envies les plus saugrenues
de nos folies les plus légitimes

la vie est le fil d’ariane ténu
de la somme de tout
ce que nous sommes et voulons être
elle n’a pas à être prépensée
prédigérée
préfrabriquée
prépayée
la vie est un road trip
un nowhere qui mène à soi
elle n’a de durée que celle du voyage
et n’a de but que le voyage
elle est la plus puissante des drogues
la plus pure des inventions
mais c’est à vous
d’inventer votre vie
de la dompter
de la faire vôtre
de la peindre à votre image
de la mettre à votre main
de la porter à votre doigt comme un jonc sacré
c’est à vous de la célébrer au quotidien
mais ne perdez pas un seul instant
car cette offre n’est valable que pour un temps limité
et elle se terminera à l’expiration de votre dernier souffle

d’ici là
d’ici à ce que vous puissiez entrevoir
la beauté de la mort vraie
la beauté éclatante et aveuglante de la mort vraie
car la mort vraie est toute beauté et toute volupté
mais elle est aussi un droit sacré que l’on s’approprie
vivez chaque seconde comme si c’était la dernière
parce qu’un jour
vous vivrez
votre
dernière
seconde

— Robert Hamel, La dernière seconde, Les souvenirs ventriloques, © juin 2013, Les Éditions de l’étoile de mer.

Métâmorphose (Robert Hamel)

Métâmorphose
vous pénétrez dans le temple des mille et un mondes
à la recherche d’objets de recueillement
vous en choisissez un
ou deux
ou plus
vous les échangez contre l’empreinte immatérielle
d’un rectangle de plastique plat
qui transmet la valeur de votre vie
divisée par un nombre X d’heures d’esclavage rémunéré

le temps file
la vie vous dépasse
les jours défilent
les nuits s’y entrelacent
l’insouciance se prélasse
dans des jours las
vous écoutez les objets de recueillement
d’une oreille absente
noyée dans l’absinthe
de l’humanité grise et folle
vous êtes occupé à esquisser
le contour d’un idéal flou et fugitif
vous êtes absorbé à apprivoiser
les illusions d’une vie préprogrammée

les écoutes se succèdent
le sable du temps glisse entre vos doigts
la peau du calendrier se ride
les soleils et les lunes fusionnent
se fissionnent
et tombent dans l’oubli
du passé décomposé
vous êtes une métâmorphose
infinie et constante
le passager aveugle
sourd et muet du tridimensionnel
l’un des innombrables prisonniers
du monstre à deux têtes
de la surconsommation à tout crin
de la cybermasturbation
de la schizophrénie virtuelle
du prêt-à-penser et du prêt-à-ressentir
de l’ici et maintenant
effrené
à tout prix
et à tout prendre

vous rêvez d’ailleurs et d’autrement

soudain
quelque chose se produit
l’un des objets n’est plus le même
en lui
un événement survient qui vous fait autre
l’objet se transforme
et vous déforme
il laisse transparaître un attribut
passé jusque là inaperçu
votre essence s’enflamme
votre conscience s’embrase
c’est l’instant zéro de la découverte
la porte du mystère s’entrouvre
l’espace d’une fraction d’éternité
l’univers vous happe tout entier
le temps d’un micron de vie
dans l’air
un trait invisible
sépare à jamais l’avant de l’après
vous voilà parfaitement et complètement autre
et vous le serez
jusqu’à ce que vous ne soyez plus

si vous pouviez
à ce moment précis de votre histoire
voir votre âme
contempler votre âme contentée et bienheureuse
elle vous semblerait étrangère
vous peineriez à la reconnaître
elle vous apparaîtrait
à la fois lumineuse et translucide
l’objet de recueillement a transpercé votre chair
pour y laisser sa trace fugace
et pourtant
indélébile

un doux inconfort naît en vous
et vous submerge de l’intérieur
il vous prend au ventre
votre âme vous embrasse
le vertige vous fait euphorie
sa beauté est insoutenable
comme la nudité nubile
d’une nymphe nébuleuse
comme la grâce d’ébène
d’une princesse nubienne
gravée sur une fresque
de sable et de sang
son tranchant lacère votre âme une fois de plus
la grâce vous frappe en plein cœur
vous foudroie en votre esprit
votre visage s’orne d’un sourire béat
vous voilà onde cosmique
vous voilà flux universel

le soudain vous emplit
du grand maintenant de la vie
du grand tout du monde
qui vous aspire
dans sa beauté sauvage
dans son mystère de lumière et de ténèbres enlacées
l’éternité se lit dans vos yeux
vous habitez au carrefour de l’éphémère et du divin

vous êtes le premier jour
du nouveau monde en vous
la première seconde d’une nouvelle éternité
qui se pare d’un voile de lumière
et s’éteint à peine née
la beauté de toute chose vous est révélée
dans le cri primal d’une guitare électrique
dans le souffle ailé d’un synthétiseur
dans une parole vêtue de vérité
comme une pluie de soleils
sur une terre inondée de rêves échevelés
rare moment de bonheur
dérobé au ciel délavé
des jours monochromes

un passage se creuse
entre votre vie
et la beauté aveuglante
et sans visage de la mort
dans ce soudain de la vie
les dieux posent leur regard sur vous
vous marquent du fer rouge de leur œil
et vous transmettent le feu de la vérité
vous êtes un condensé d’émotions en mouvement
l’immense miroir de l’objet de recueillement
au fond du temps de votre temps
la lumière est si vive
que vous en perdez les sens
vous cherchez le sens de la vie
qui vibre dans les vapeurs de votre essence

vertige
chute
retour sur terre
et retour sur taire
les mots muets à dire
la beauté sans faille
d’un paradis imprenable
inatteignable
et pourtant
mille fois entrevu

un silence de plomb
sort de l’ombre et rugit
l’éternité figée
vous contemple d’un œil mutin
la musique s’arrête
le rêve s’estompe
vous reprenez vos sens
ils sont à vous de plein gré
et de plein droit

votre âme rit à gorge déployée
à la vue
de votre humanité
vulnérable
émue
et nue
— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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La Nuit de la poésie du 3 août 2013 (3 de 3)

Martin «Martimots» Rivest

La poésie est un chat de ruelle. Elle aime l’heure où le possible rêve, la rumeur de la rue et le murmure des nuits blanches. Elle aime aussi les effluves du plaisir, l’impromptu et l’imprévu. La nuit du 3 août s’est esquissée au fil du temps, elle s’est tracée au gré des gens. Certains se sont désistés, d’autres ont débarqué à la onzième heure. La poésie ne se fige pas dans l’espace. Elle ne se berce pas au rythme de l’horloge. En plein cœur de la nuit, Martin « Martimots » Rivest a rendu un émouvant hommage à la mère, mettant ainsi un point final à cet événement. Puis, la transmission s’est terminée par le magnifique Speak White de Michèle Lalonde, ce cri du cœur de la langue-mère.

Cinquième heure : Extraits cinématographiques de la Nuit de la poésie du 27 mars 1970, Yvon Jean, Vincent Collard, Véronique Cyr, Frédérique Marleau, François-Pierrôt Black, Céline Bruyère, Nathalie Turgeon, Pierre-Gabriel Nepveu, Alain Trempe, Louis et Éric Roger,

Sixième heure : Tommy Gaudet, Simon-Pierre Bilodeau, la Stèle, Martin « Martimots » Rivest, Vincent Collard, Sylvie Caissie, Alain Trempe et J. P. Mortier.

Segment final : J. P. Mortier, extraits cinématographiques des nuits de la poésie (Claude Gauvreau, Michèle Lalonde, Gilbert Langevin, Gaston Miron, Gérald Godin, etc.), Martin « Martimots » Rivest et Michèle Lalonde.

La nuit de la poésie du 3 août 2013 (2 de 3)

Cortezia

La poésie est liberté à l’état pur. La poésie est la parole libérée de ses chaînes, de toutes ses chaînes : linguistiques, politiques, sociales, économiques. La poésie assume ses parts de lumière et d’ombre : sous des airs de jeune fille sage, elle porte des dessous de latex et manie le fouet avec doigté. Docile adjointe administrative le jour, elle s’affranchit des conventions et va au bout d’elle-même la nuit.

Notre série de billets sur la Nuit de la poésie du 3 août 2013 se poursuit aujourd’hui avec la diffusion des vidéos des heures 3 et 4 de ce marathon artistique. Au début de la troisième heure, Louis Royer, qui a eu le privilège de participer à la nuit de la poésie du 27 mars 1970, une initiative de Gaston Miron et Claude Haeffely, se remémore l’événement en compagnie de l’animateur et poète Éric Roger.

Troisième heure : Cortezia (Louis Royer et Jessica Charland), Valérie Côté, la Clocharde, la Stèle et un extrait vidéo (l’incandescent Speak White de Michèle Lalonde).

Quatrième heure : Neil O’Connor accompagné de Vendu séparément, Nathalie Turgeon, Pierre-Gabriel Nepveu, Frédérique Marleau, Valérie Côté, Calie, Sylvie Caissie, Chantal Violaine Bergeron ainsi que des extraits vidéo de Denis Vanier, Michèle Lalonde, Gaston Miron et Claude Gauvreau.

La nuit de la poésie du 3 août 2013 (1 de 3)

Nuit de la poésie du 3 août 2013

La poésie ne court pas les tapis rouges. Elle a horreur du décorum. Elle ne porte pas de vêtements griffés. Elle s’offre rarement des grands crus et préfère la bière artisanale. Elle ne paie ni le loyer ni l’épicerie, et se divise trop souvent en castes. Elle ne craint pas les prises de becs. Elle a parfois l’égo surdimensionné et souvent les émotions à fleur de peau. Mais, malgré tous ses excès et son allure paumée, elle a le cœur grand et le sens de la fête. Elle est le théâtre d’amitiés profondes et singulières. Et elle adore s’aventurer hors des sentiers battus.

Une fois de plus, la poésie a emprunté une nouvelle avenue alors que les artisans des soirées SoloVox et de la série webtélé éponyme, Éric Roger et Yvon Jean, organisaient une cybersoirée de poésie sur les ondes de douteux.tv, une première du genre au Québec. L’activité, qui a duré plus de six heures et réuni plusieurs dizaines d’artistes de Montréal et des environs, a profité de l’occasion pour faire un clin d’œil aux mythiques soirées de 1970 et 1980, deux événements qui ont marqué la vie culturelle de la métropole du Québec.

Lune funambule diffuse aujourd’hui les bandes vidéo des deux premières heures de cette soirée mémorable et vous reviendra sous peu avec d’autres témoignages de cette nuit magique au cours de laquelle plusieurs rêveurs ont fait ensemble un même rêve.

Première heure : Éric Roger, Yvon Jean, le trio Vendu séparément ainsi qu’une étrange créature mi-femme, mi-bête mythologique, Pascale Cormier, David Atman (La Tragédie), Frédérique Marleau, Iris Grondin, Robert Hamel, Catherine H. Lavoie et un extrait de la nuit de la poésie du 27 mars 1970 mettant en vedette Claude Gauvreau.

Deuxième heure : Claude Gauvreau, trio Vendu séparément, Éric Roger, Brigitte Meloche, Alain Trempe, Hugo Dufort, Guillaume Richard ainsi qu’une vidéo de la nuit de la poésie du 27 mars 1970 dans laquelle ont peut voir et entendre, entre autres, Gilbert Langevin, Gérald Godin et Gaston Miron.

Poésie et transsexualité (première partie) : Pascale Bérubé

La poétesse Pascale Bérubé, de Québec.

La poétesse Pascale Bérubé.

La poésie est l’art de trouver résonance chez le plus grand nombre en énonçant les choses de la façon la plus singulière qui soit. Indéniable exercice de prise de parole, elle est tentative d’autodétermination, quête identitaire à l’état brut. Partant de ce point, Nocturnades s’est intéressée au rapport entre poésie et transsexualité tel que l’expriment deux poétesses transsexuelles québécoises : Pascale Bérubé et Pascale Cormier.

Deux poétesses transsexuelles, deux visions de la poésie et du monde, deux parcours de vie, deux versions du rapport poésie et transsexualité, mais une seule et même quête : celle qui mène à soi.

Dans le premier de deux billets consacrés à cette thématique, Nocturnades s’entretient avec Pascale Bérubé, dont la plume simple, belle, vraie et émouvante dépeint avec authenticité un univers intérieur singulier.

Nocturnades : Depuis quand écris-tu?
Pascale Bérubé :
Dans les faits, j’ai commencé à écrire assez tôt. Je me souviens d’un petit poème écrit au primaire, qui était accompagné d’une illustration de mon cru. Un truc sur la pauvreté, je crois. Rien du tout, en fait, mais j’imagine que c’est à ce moment que je me suis commise pour la première fois. J’avais beaucoup de mal à l’école, beaucoup de mal à apprendre et à comprendre la notion de ce qui m’était enseigné, mais, par contre, j’étais bonne dans les trucs d’art. Je peux me donner ça : j’étais bonne dans les arts.

Plus tard, quand j’étais ado, je m’y suis mise un peu plus sérieusement, même si ma poésie, à ce moment, était plutôt désuète et juvénile, sans surprise.

N. : Comment en es-tu venue à la poésie?
P. B. :
J’en ai souvent parlé, mais je ne me considère pas totalement comme une poète. Du moins, pas autant que d’autres. Il y en a qui aiment la poésie beaucoup plus que moi, de vrais poètes. La poésie s’est imposée à moi, naturellement, de tous les médiums artistiques disponibles, mais ça aurait pu en être un autre. C’est avec la poésie que je m’exprime le plus facilement, c’est avec elle que mes images intérieures sont le plus vives.

N. : Quelles sont tes principales influences?
P. B. : Étrangement, ce n’est pas tant la poésie qui m’inspire. J’aime beaucoup le travail romanesque d’Élise Turcotte, comme Le bruit des choses vivantes, qui m’a beaucoup marquée. J’aime aussi Laura Kasischke, une Américaine. J’aime une écriture féminine portée sur le mondain et l’intérieur, avec des images que nous pouvons ressentir physiquement, dans leur clarté, leur lumière. Sinon, la musique, le cinéma et les images en général m’inspirent beaucoup. La culture pop m’influence aussi, dans sa beauté parfois absurde et surréaliste.

N. : Que représente la poésie pour toi?
P. B. : C’est une entité, je crois. Un truc qui est présent à tous, mais différent à chaque fois. C’est une sorte d’extension de ma peau, de mon être, aussi pompeux que ça puisse sembler. J’ai une relation physique avec les mots : j’aime les voir en noir sur le blanc d’un écran, vifs. C’est une façon de retranscrire un monologue intérieur qui est constant et divers dans sa forme, mais toujours dans une sorte d’uniformité. C’est la voix que j’aurais si je pouvais chanter.

N. : Comment as-tu pris conscience que tu souffrais de dysphorie de genre?
P. B. : Tout d’abord, je dois dire que j’ai un peu de mal avec la notion de « souffrance » en ce qui a trait à mon identité. J’ai souffert, oui, mais je ne souffre pas d’une maladie. J’ai souvent eu l’impression que le terme « dysphorie de genre » signalait la présence d’un symptôme, d’un mal. Je sais que beaucoup ne seraient pas en accord avec mes propos, mais c’est comme ça que je le ressens. Je suis une fille trans : mon genre ne correspond pas à mon sexe biologique, mais pour moi ce n’est pas vraiment quelque chose de médical.

J’ai pris conscience de cette différence assez tôt. Je ressentais une étrangeté, et j’avais ce sentiment quand j’étais avec des petits garçons que je n’étais pas comme eux. J’étais autre chose. Nous ne savons jamais vraiment ce que l’autre ressent. Je ne sais pas comment les autres femmes se sentent ni comment les hommes se sentent vraiment, mais j’ai toujours su que ce que je ressentais en moi, ce que je ressentais être, était féminin, et pas comme la féminité d’un homme efféminé.

Dans les jeux de rôles, je voulais toujours être la fille. Même si la notion de jeux suppose le fait de jouer, donc un peu de fiction, je me sentais vraiment moi-même dans ces moments-là. Je me sentais vraie.

N. : Peux-tu dresser un court portait de ton expérience?
P. B. : J’ai toujours eu une apparence androgyne et j’ai toujours relativement bien passée (le fait de passer pour le genre auquel nous nous identifions). Vers la fin de l’adolescence, j’ai adopté une apparence encore plus féminine, cheveux longs, etc., tout en étant entre les deux, pas totalement un ou l’autre. Dans les boutiques, j’allais du côté des hommes, mais je prenais les trucs les plus féminins, pour être bien tout en maintenant une sorte de cover pour mes parents (qui se doutaient bien qu’il se passait quelque chose avec moi). Il y a environs deux ou trois ans, j’ai fait le grand saut et je leur ai écrit une lettre pour leur dire qui j’étais vraiment. Au départ, il me croyait gai, mais ils ont fini par comprendre que c’était différent. Peu de temps après, je vivais à temps plein en tant que Pascale avec un « e ».

Je ne prend pas d’hormones pour le moment et je n’ai pas l’intention d’avoir l’opération de réassignation de genre. Je crois sincèrement qu’il y a une différence entre le sexe et le genre, et que si les deux ne sont pas en lien, ce n’est pas un problème pour autant. Par contre, je suis de tout coeur avec ceux et celles qui veulent avoir les opérations. Il faut être bien avec soi.

N. : En quoi ta transsexualité influence-t-elle ta poésie (ou l’inverse)?
P. B. : Ma transsexualité influence beaucoup mon travail, parce que c’est une partie importante de qui je suis. Aussi, les thématique du genre, du sexe et de la féminité sont très présentes dans ce que je fais. Le fait que je sois trans ajoute une couleur parfois différente à ma vie et, comme ma poésie en est une d’intériorité et d’identité, on y trouve clairement une trace de cet état.

Avec la poésie, je peux aussi créer et mettre en forme cette parole féminine, lui donner une chair, la retranscrire concrètement.

N. : Est-ce que la poésie t’aide à mieux vivre ta transsexualité et si oui, de quelle façon?
P. B. : Elle ne m’aide pas à mieux la vivre, mais elle m’aide à lui donner une parole, comme je disais plus haut. Elle m’aide à la faire comprendre, dans ce qu’elle a de complexe et d’humain. Elle m’aide aussi, peut-être, à la comprendre, à la projeter au dehors de moi pour pouvoir la regarder agir, voir de quoi elle retourne vraiment.

N. : Quel est ton but quand tu écris?
P. B. : Être présente. C’est une prise de parole et de corps, une façon de dire que je suis ici, et que je veux prendre un peu de place et l’occuper totalement. Je veux toucher les gens, laisser une trace en eux. C’est un peu cliché de dire ça, mais c’est souvent vrai. J’écris aussi pour donner vie à ce qui se trouve en moi, pour retranscrire quelque chose de très intérieur que je ne pourrais pas vraiment expliquer simplement, banalement.

N. : Quels sont tes principaux thèmes?
P. B. : En vrac, la féminité, le genre, le sexe, le mondain, la vie, mon dedans, les relations, l’intériorité, la violence, l’intérieur qui se reflète sur l’extérieur, le banal, le grandiose, les clichés, la culture pop, le beau et le grotesque. Toute d’une shot de même. Ça fait beaucoup, mais une fois liés dans un poème, ces thèmes arrivent à trouver leur place.

N. : De quelle démarche procèdes-tu quand tu écris?
P. B. : J’utilise beaucoup la technique du patchwork. J’écris un petit bout de texte, parce que j’ai eu un flash très intense d’une image poétique, puis je brode autour de ce bout de texte le corps du poème. Parfois, dans un seul souffle, je peux écrire un poème, comme un cri : du début à la fin.

Je suis très minutieuse. J’aime que le résultat final forme un tout.

N. : Que dirais-tu à un(e) jeune ado qui vivrait ce que tu as vécu?
P. B. : Je lui dirais d’être fière et de s’écouter. Il y a plusieurs chemins : il faut trouver le sien. Il faut réfléchir à ce que nous voulons vraiment, pas à ce que la norme ou la société veut de nous. Je lui dirais aussi de ne pas avoir peur, parce que malgré certaines difficultés qui s’imposent dans un parcours trans, c’est relativement facile — et surtout possible — d’être bien et heureux.

Sans titre
J’ai écoutée le chant de mon corps
et ça faisait le même bruit
que les fils électriques
qui traversent la ville.

Le bourdonnement du silence,
sous mes robes,
le bourdonnement de mes naissances,
dans mon sang.

J’ai été tuée.
J’ai été violée.
J’ai essayé de couper mon sexe
dans la salle de bain.

J’ai été l’épouse d’un homme merveilleux.
J’ai eu le mot « tapette » de collé à la peau
et j’ai frotté jusqu’à ce que je n’ai plus de peau
et plusieurs années
après ça a pu être drôle.

J’ai été la plus belle
durant une soirée.
J’ai crié un soir
sans lune
pour arriver à me souvenir
de qui j’ai été.

J’ai bu du champagne
un après-midi
de lumière
où les morts se taisent
avec ma mère.

J’ai vendu mon corps.
J’ai été corrompue mais j’ai rêvé aussi.

Je suis rentré au boulot
et tout était blanc et franc.

J’ai pleuré dans les bras de plusieurs hommes
qui ne seront jamais mes hommes à moi.

J’ai été un garçon puis une fille
ou peut-être même l’inverse.
Il y a autant d’expériences trans
que de mots qu’on dit
pour faire comprendre.

Il y a autant d’expériences trans
que de lèvres pour les dire
et
toutes ces affirmations sont vraies.

J’ai été son homme
et je ne vais jamais être ta femme.

Je ne vais jamais poser ma main
de femme sur ton épaule d’homme
et nous ne seront jamais baignés de lumière.

Mais j’ai été son homme.
Elle a bandé pour moi.
Tu ne vas pas m’acheter une jolie robe.

Elle voulait baisser mon pantalon.

Je ne vais pas être belle
et radieuse le jour de notre mariage.

J’étais son homme
mais j’ai pris les ciseaux.

T’es qui?

Tapette.
Femme du monde.
Tapette en jupon.

Poème 1
Femme, rasoir au visage.
Je voudrais que tu m’embrasses.

T’es qui, donc?
Tu sais,
mon corps est un pays
qu’on habite
en s’y encrant lourdement

ou alors qu’on déserte,
faute de repères.

Mais c’est le seul pays
que je connaisse assez

pour savoir que je vais
pouvoir y vivre
et y mourir.

Poème 2
« Y’a pas de vagin icitte »
Intérieur nuit et tu me vois,
tu prends une gorgée,
— la bière comme le sang salé des hommes —
mon être, pour toi, est un mensonge, déjà.

J’enfile des vêtements
mais je n’existe pas,

je ne m’incarne pas
dans aucune pièce de cette maison.

Je suis un corps mais mon âme
n’a pas de droit de veto

parce que j’ai une bite.

J’ai une chatte,
je te fais bander sous ton jeans.

J’ai une chatte,
tu as envie de me baiser.

J’ai une plotte.
Une plotte béante.
Je suis en sécurité.

Tu m’épingles dans le noir d’un club,
parce que j’ai une chatte.

J’ai une bite,
je te donne envie de crever, peut-être.

J’ai une bite,
tu pourrais me frapper.

Je pense à tous les crânes,
les crânes homos,
les crânes trans,
qui es-tu, après le mépris?

J’ai une bite,
je tire dans ton désir
et
je ne vais jamais en revenir.

Je bois, je sacre,
je parle de cul
mais je suis une fille.

Je te laisse me toucher.
Je te laisse toucher
à la partie qui est comme toi
mais je suis une fille encore.

Mon chant est mitraillé
mais encore là au bout de ma voix
qui me trahit à chaque pas vers toi,
même si j’ai des pistolets,

j’ai des couteaux,
j’ai une épée,
j’ai une bite,
je suis une fille.