Yvon Jean, personnalité poétique underground de Montréal 2013

Le poète Yvon Jean (crédit photo : Jean-Claude Collet)

L’année 2013 s’est avérée fertile dans le milieu de la poésie underground montréalaise, et le poète, animateur (de soirées de poésie, de webtélé et de radio communautaire) et vidéaste-photographe Yvon Jean a été sans contredit l’une de ses figures emblématiques. Après avoir sondé le pouls d’un certain nombre d’artisans de la scène, Lune funambule lui décerne donc le titre de Personnalité poétique underground de Montréal 2013. Yvon Jean trône ainsi au sommet d’une liste qui inclut Pascale CormierYvon d’Anjou, les responsables du site Internet Poème Sale (Charles Dionne et Fabrice Masson-Goulet), Marjolaine Robichaud et Éric Roger.

Tout d’abord, une confidence : lorsque je me suis entretenu avec Yvon Jean afin de préparer cet article, j’ai grandement sous-estimé la tâche à accomplir. Tout d’abord, je me suis rendu à l’entrevue sans mon magnétophone numérique, introuvable et demeuré au fond d’une boîte depuis mon déménagement de décembre 2012. Ensuite, je n’avais pas conscience de certaines choses : de un, il suffit d’une question à l’homme au chapeau noir pour réaliser une entrevue de près d’une heure et demie; de deux, la vie de ce poète montréalais est un véritable roman déjanté digne d’un Victor-Lévy Beaulieu sur l’acide; de trois, il m’aurait fallu prendre des notes plus vite que mon ombre pendant l’entrevue; et de quatre, il allait s’écouler quelques semaines avant que je ne puisse rédiger ce texte, ce qui me compliquerait sensiblement la tâche.

Mais qu’à cela ne tienne, voici mon billet : un tournant majeur s’amorce en novembre 2012 lorsque le grand Yvon met un terme à une relation étroite avec la dive bouteille pour investir le champ de la poésie underground montréalaise. Noires Poésies, son premier ouvrage publié aux Éditions Teichtner quelques années plus tôt, refait surface au printemps 2013 avant d’être rapidement suivi de Au pic pis à pelle, un recueil en joual qui paraît aux Éditions Première Chance. Du même souffle, Yvon Jean se lance dans une nouvelle aventure avec SoloVox webtélé aux côtés de son complice Éric Roger. Suivra bientôt toute une série d’émissions qui meubleront les samedis après-midis de douteux.tv, la télé des délaissés, et un retour à la radio communautaire, sur les ondes de Radio Centre-ville, en compagnie des comparses Marc Lavoie et Yvon d’Anjou. Et le grand Yvon Jean ne s’arrête pas là : il institue — le mot est faible — ensuite les Soirées micro-libre au Bistro de Paris. Véritable marathon poétique « jusqu’à plus poètes » comme le veut l’expression consacrée, l’événement remporte en très peu de temps l’adhésion d’un grand nombre de poètes et de férus de poésie. C’est la cerise sur le sundae pour le poète originaire de la Rive-Nord.

Sans compter qu’Yvon Jean est devenu en quelque sorte le vidéaste « officiel » de la poésie underground à Montréal. Accompagné de sa fidèle partenaire, Sonia Bergeron, il n’est pas une soirée de poésie digne de ce nom qui n’ait été capturée sur vidéo ou criblée de photos au rythme infernal de ce Kid Kodak de la rime. Comme il le dit lui-même, « je vous filme gratis, mais si vous voulez pas être filmé, c’est 25 $ ». Yvon Jean compte maintenant plus de 1 000 vidéos de poésie diverses sur les chaînes YouTube et Dailymotion. Un véritable travail d’archivage de la poésie underground montréalaise sur scène, à la webtélé et à la radio communautaire.

Depuis qu’il a pris ses distances avec l’alcool, Yvon Jean est en mission commandée. Doté d’une énergie hors du commun — il semble ne jamais dormir —, planifiant ses activités des semaines, voire des mois à l’avance, l’homme rêve d’une révolution poétique. Il affirme d’ailleurs que l’écriture est un art accessible qui permet de réaliser de grandes choses avec très peu de moyens et donc, de ce fait, révolutionnaire. Et il se dit prêt à entraîner à sa suite une armée de combattants de la libre-expression.

De poésie et de fureur
Yvon Jean
revient de loin. Issu d’une famille qu’il qualifie lui-même de « dysfonctionnelle », son père, Robert Jean, un marginal qui avait souffert de la violence paternelle et qui carburait à l’alcool, était, malgré son manque d’instruction, un poète dans l’âme et un conteur hors pair qui réinventait sa vie à grand renfort d’histoires toutes plus abracadabrantes les unes que les autres. Jack of all trades et self-made-man, le père Jean était doté d’une force remarquable — à 12 ans, il venait à bout « d’hommes faites » lors de combats de boxe — et d’un pouvoir de persuasion peu commun. Capable de vendre de la neige à des esquimaux, il possédait un redoutable instinct de survie et était doté d’une intelligence innée des mécanismes. Sans autres études qu’une troisième année mais sans complexes, il pouvait réparer et assembler certaines machines sans connaître le nom des pièces.

Instable, il a pratiqué 56 métiers et trempé dans plusieurs histoires louches. Pour échapper à la violence de son père, Robert Jean avait quitté le domicile familial à 13 ans et était devenu bûcheron. Sa capacité de travail était impressionnante, mais un grave accident a mis fin prématurément à l’aventure. Seul dans le bois, un pied coupé, il croit sa fin arrivée, mais son cheval lui sauve la vie. Puis, il sillonne les routes et son existence ressemble un temps à un hybride road trip-film de gangsters qui aurait été coréalisé par Wim Wenders et Quentin Tarantino. Des années plus tard, il rencontre sa femme, une danseuse à go-go. Ce sera le coup de foudre. Les tourtereaux se marient et ont deux garçons. Mais bientôt, la violence et l’alcool entreront en scène. La vie de la famille Jean sera tout sauf un long fleuve tranquille.

Yvon Jean grandit lui aussi à coup de claques derrière la tête et de coups de pied au cul. Et quand il pleure, son père le traite de « fifi » et en remet. L’homme au chapeau noir aborde ses souvenirs d’enfance d’une façon anecdotique, mais semble se souvenir du moindre détail. Malgré un apparent détachement, on sent que les blessures ne sont pas toutes cicatrisées. Jeune, il est introverti, timide, timoré, voire effacé. C’est un solitaire qui passe de longues heures dans les bois, un loner, un EMO avant l’heure qui aimerait bien rendre la vie de sa mère moins difficile. À l’extérieur de la maison, le cycle infernal de la violence se reproduit : il est victime d’intimidation de la part d’un goon de la polyvalente.

Parvenu à l’adolescence, Nelligan et la poésie lui offrent une évasion et un exutoire aussi salutaires qu’indispensables. Il n’a que 16 ans lorsqu’il découvre à la fois la grâce et le malheur qui l’habitent : il consacre plus de 200 heures à l’écriture d’un premier poème lu devant un professeur de français incrédule. Estomaqué par la qualité du texte, l’enseignant soupçonne le jeune Yvon Jean de plagiat et demande aux élèves de se prononcer. Le poète en devenir en prend pour son rhume et récolte un maigre 60 %, une note inférieure à celle d’un autre élève ayant fait le récit d’une soucoupe volante qui atterrit dans un bol de soupe! Or, son talent, comme il le découvrira bien plus tard, lui vient d’une tante qui, comme lui, avait un penchant marqué pour l’inversion dans la syntaxe.

Décidément, on hérite tout de la famille : aussi, Yvon Jean quitte-t-il la maison familiale à l’âge de 18 ans. La petite vie rangée, très peu pour lui. Il rêve d’être poète. Il entreprend 1 001 projets : il s’adonne entre autres à la boxe, mais sa carrière sera de courte durée, car il refuse les avances de son entraîneur, un personnage influent du noble art montréalais de l’époque. Il s’astreint également à une rude discipline : il écrit un poème par jour pour sa blonde. Il estime avoir investi plus de 10 000 heures dans la pratique de son art.

Jeune adulte, Yvon Jean est confronté à ses démons intérieurs. Il habite un temps une chambre en ville et adopte l’uniforme des skinheads : vêtu de noir, tête rasée, il n’accepte aucun compromis, quitte à se nourrir uniquement de pommes de terre. Plus tard, il entrera au Garde-Manger, un OSBL, comme on entre en religion. Comme l’écriture, Yvon Jean aborde tout ce qui l’intéresse avec une ferveur quasi religieuse. Il reste 22 ans au Garde-Manger et ne compte pas ses heures. Il aurait d’ailleurs travaillé plus de 15 000 heures supplémentaires sans être payé. Qu’à cela ne tienne, l’homme est entier : il ne fait rien à moitié.

En marge de son travail, il se cultive en autodidacte et dévore les livres. Beaucoup de poètes, mais aussi des penseurs. Il nourrit son esprit comme d’autres nourrissent leur corps. Il se livre aussi à d’étranges pratiques, allant même jusqu’à passer six mois sans adresser la parole à qui que ce soit. Entre-temps, il tente de trouver le courage nécessaire pour monter sur scène et déclamer son art, mais peine à y parvenir. Éventuellement, une collègue de travail lit un de ses textes lors d’un événement de poésie. Lorsqu’elle téléphone à l’auteur pour lui relater l’expérience, il éclate en sanglots.

L’alcool aidant, il vaincra ses craintes lors d’une soirée SoloVox avant de quitter la scène et la salle en coup de vent. Éric Roger le remarque aussitôt. C’est le début d’une amitié indéfectible.

En 2005, une rupture amoureuse le plonge de façon radicale dans l’alcool. « J’avais décidé de devenir alcoolique », dit-il, tellement la douleur lui était insupportable. Il ingurgite des quantités industrielles d’alcool et sombre dans des comas éthyliques. En une seule année, il sera hospitalisé à plus de 50 reprises en raison de son inclination à boire. Il écrit beaucoup, mais, peu à peu, il dérive et atteint le fond du baril. Il aura fallu attendre l’automne 2012 avant qu’il trouve la force de changer les choses et entreprenne le comeback de l’année. Depuis, il est sur une lancée phénoménale. Homme de la renaissance ou renaissance de l’homme? L’homme à tout faire — et homme de fer — de la poésie montréalaise prévoit s’adonner à ses « bonnes œuvres » pendant une quinzaine d’années avant de prendre sa retraite au fond d’un bar.

Souhaitons-lui alors que ce bar soit le refuge de nombreux poètes.

– 30 –

Pour un point de vue différent sur l’oeuvre et la vie d’Yvon Jean, lisez l’entrevue qu’il a accordée à Simon Duplessis sur Bazoom.ca.

Pour une critique de son recueil Au Pic pis à Pelle, lisez la chronique de Simon Duplessis sur Bazoom.ca.

Pour en savoir davantage sur Yvon Jean, consultez sa page Facebook ainsi que les diverses pages qu’il consacre à ses émissions de webtélé hebdomadaires.

Yvon Jean et Pasquipaz au Petit Medley

Yvon Jean et Pasquipaz

Petit Medley, 4 août 2013. Yvon Jean et son fidèle complice, Pasquipaz, présentent une prestation poétique et musicale hors de l’ordinaire. Le duo a livré des performances semblables à quelques reprises auparavant, mais, ce jour-là, les planètes sont alignées pour un spectacle mémorable : exécution sans faille, acoustique remarquable et écoute exceptionnelle du public. Yvon Jean et Pasquipaz nous en mettent plein les oreilles, comme en témoigne la vidéo ci-dessous.

Les rêves et les rives de Jean Yves Métellus

D'une rive à elles, de Jean Yves Métellus (Éditions Première Chance, 2012).

D’une rive à elles, de Jean Yves Métellus (Éditions Première Chance, 2012).

Elle avait du blues à l’âme
Des papillons pleins les cheveux
Elle portait son bleu dans les yeux.
Là, où fleurissait les lilas
Il y avait ses hanches fines,
Nos mains serrées sur des vers-tiges
En nous, l’écho des métaphores

Tu crées un univers
Haché de lumière
Et tes couleurs à peine audibles
Repeignent le vol des libellules
Enfant au cœur de porcelaine
Sans fissure sur l’en dedans, tu voudrais
Épurer la nature des choses

Crédit photo : Uwe Ommer (Black Ladies, Éditions Taschen, 1997)

Crédit photo : Uwe Ommer (Black Ladies, Éditions Taschen, 1997)

Bonheur que tu promets
Etat d’assouvissement
Rouvrir les ports de l’indicible
Troncher la tête à l’imposture
Hellénisme effrité
Entamons le vertige des gratte-ciel.

Je te vois secrète
Aussi muette qu’une voyelle
Ces lieux inconnus où tu te tapis;
Yeux couvés dans l’attente du jour
Ne favorisent point l’exil des étamines
Tu nourris l’illusion du bonheur
Haut de gamme et de poésies
En pesanteur, ta solitude

Je te  vois secrète / Aussi muette qu'une voyelle / Ces lieux inconnus où tu te tapis [...]

Je te vois secrète / Aussi muette qu’une voyelle / Ces lieux inconnus où tu te tapis […] (Crédit photo : Maxim Vakhovskiy, Black Venus, vol. 1)

C’est ta beauté qui m’aide
À transmuer le réel
Rumeur d’un pays
Où meurent des citadelles
L’or de tes yeux me hissent
Entre monts et merveilles

© Les Éditions Première Chance et Jean Yves Métellus, 2012. Tous droits réservés pour tous pays.

Le poète Jean Yves Métellus

Né en Haïti, où il a étudié, enseigné et pratiqué la littérature, Jean Yves Métellus a habité à Boston avant de s’établir à Montréal.

Né en Haïti, où il a étudié, enseigné et pratiqué la littérature, Jean Yves Métellus a habité à Boston avant de s’établir à Montréal. En 2012, il a publié D’une rive à elles aux Éditions Première Chance, d’où sont tirés les acrostiches qui précèdent. À la fois poète et peintre, cet artiste aussi doué que polyvalent organise des soirées poésie-musique et participe à diverses activités culturelles à Montréal. Vous pouvez vous procurer son recueil en communiquant directement avec lui par l’entremise de sa page Facebook.

Au Canada, vous pouvez vous procurer le livre de photographies Black Ladies de l’artiste allemand Uwe Ommer chez Amazon.ca.

La « poésophie » d’Yvon d’Anjou

Le rideau du silence
J’ouvre les rideaux avant l’aurore
Je ferme la nuit avant l’horreur
J’extrais du silence un discours inusité
J’extirpe de la racine l’inutilité
J’abreuve les terres qui souffrent d’infertilité
Je suis le vers nuisible de la calamité ◊

L'Ivre Muse est le premier recueil du poète montréalais Yvon D'Anjou.

L’Ivre Muse est le premier recueil du poète montréalais Yvon D’Anjou.

Blesse-moi tranquille
Je suis la science de la torture
Le sacrilège et la blessure
Blesse-moi tranquille
S’il te plaie
Je ne te hanterai plus de ma pluie vengeresse
Je cède le nuage à tes yeux vides
Tu es une poignée de vers putrides
Un poème déchiré
Une prose aride
L’amour et la mort
La musique d’une même main
Le refrain du même engrenage
Tu es le sable le boulon de la rage
Et le grincement du ravage ◊

Les buveurs de l’ombre
J’ai pris l’ombre de la mort dans mon cœur
Et je lui ai éteins les yeux
Ce grossier personnage
N’abordera plus mon rivage d’or et de sable
Je sais que mon palmier se nourrit de fable
Je tente de ravir à la racine quelques étincelles
D’atmosphère
Je cherche à arracher à l’écorce un brin de lumière
La poussière Orphique
La lumière Orgiaque
Et l’univers Utopique
Des buveurs de l’île Dionysiaque ◊

Le second degré de l’effroi
Tu étais là à ausculter le temps
Le ciel jouissif était bleu acier de froid
Tu calculais encore l’espace qui nous relie
Tu comptabilisais ce flot d’énergie qui nous unis
Moi je me disais simplement que tant qu’on est ici
On n’a qu’à décloisonner la fabrique du temps
Et fibré de l’espace non virtuel
Si l’on se ficelle à même notre exotique rapport de chair
Peut-être que le rideau extatique
Lèvera de son propre vent naturel
Tu chuchotais dans ton anglo-saxonne d’habitude :
« I’m melting away from the world »
J’ai rouspété bien sûr que si
Car avec beaucoup d’amour conditionnel
On évolue dans le monde virtuel
Les rapports éventuels
Sont biaisés par une approche trop numérico-surnaturelle
C’est le SECOND DEGRÉ DE L’EFFROI! ◊

Extraction
Un homme porte en lui
Deux siècles
Un cœur millénaire
Et des fruits venus de l’atmosphère
Scindé en deux
Crucifié en plein thorax
Une plaie dans la pleine au milieu
Fraction de moyeu
L’antan, l’autrefois
Le maintenant
L’instant-jamais ◊

L’aube
Il y eut un encensoir
Il y eut un refrain
Ce fut le premier jour
De tous les chemins
L’enfance de l’aube
Dans la matrice du destin ◊

© Les Éditions Première Chance et Yvon d’Anjou, 2013. Tous droits réservés pour tous pays.

Le poète montréalais Yvon d'Anjou.

Le poète montréalais Yvon d’Anjou.

Yvon d’Anjou est né à Montréal dans le quartier Saint-Henri. Amant de la poésie depuis l’âge de 14 ans, il a étudié la philosophie et la littérature pour chercher à donner sens et beauté au monde. Son premier amour a toujours été la poésie, mais sa maîtresse est la philosophie. L’Ivre Muse est son premier recueil. Le lien précédent vous permettra de vous procurer ce livre.

« Anémone des nuits » de Vicki Laforce : l’aventure d’une voix

Cette chronique a été rédigée par Jean Yves Métellus, dans le cadre d’une collaboration spéciale.

D’une voix déchirée, teintée d’allégories et de vertiges, Anémone des nuits de Vicki Laforce est à la fois sublimation de passions et quête esthétique dans le gouffre existentiel.

Tout au long du livre, une voix tonne en fait sa douleur, battant « le glas des peaux de chagrin mille fois tendues ». Un halo de soupirs et de cris tumultueux dans la nuit enchantée semble émaner de fossiles lézardés ou des annales du temps. S’ouvrent les méandres de l’univers incluant la boite de Pandore. Et Hadès, à la porte même de l’enfer, semble se dresser. Autour, d’autres personnages surgissent : Pégase, Apollon, Perséphone, Pythie, Tantale, Sybille, Oedipe… pour s’inscrire dans la mêlée. Ils signifient tantôt la vie ou amplifient les pires cauchemars, portant le doigt sur nos guerres fratricides et nos blessures amères. Encore, la voix continue, rejoignant la confrérie des morts-vivants, des êtres lugubres, sans passion ni folie. « Nous sommes tous ici… enterrés, mais vivants ». Des épaves de désirs et des tonnes d’absences lui font crier « cette épave, c’est moi pleurant… tu m’as trouvée, puis délaissée. » Se perdant dans l’abîme du doute, n’ayant point « trouvé de rimes qui vaillent à la déprime », marchant seule dans le désert, sans troupeau ni écho comme dans une quête immuable, elle essaie de sortir de ses sentiers battus. Elle manifeste le désir de célébrer la « fête du moi » et de tendre vers l’ultime exploration des sens, soit l’érotisme, la volupté, l’évasion et la luxure! Mais « l’esprit fou rongé de frayeurs n’ose entendre ces murmures… ». La matrice de l’œuvre via cette exploration dans le « je » des miroirs crée alors un pouvoir narcissique de l’image. Une seule rumeur pourtant semble s’y imprimer, celle d’une quête de la trilogie léguée par Platon : le beau, le bien, le vrai. « Je cherche le juste, la grandeur et le beau », clame t-elle à juste mesure.

« Anémone des nuits », de Vicki Laforce (Éditions Première Chance).

Au fait, on se demandait si elle signerait pour l’éternité de la douleur dans l’univers connu, car toutes les allées (amours, enfance, jeunesse, souvenirs) ont été suivies, toutes les métaorphoses de l’âme, scrutées. L’âme dans le texte s’étiole, lève les voiles, fait des moussons, se brise, et j’en passe, puisque « la solitude des âmes est longue à se dire ». Jouant aussi sur une tourmente dualité (soleil/noir, éternité/passée, doux/supplice, ombres/blanches), elle met la douleur côte à côte avec la félicité. L’esprit alors débridé, on s’imaginait qu’elle décréterait le règne de cette douleur dans l’au-delà, outre les clichés de notre conscience collective. Ce serait, avouons-le, pure surenchère de pacotille. Mais le texte se termine en toute apothéose sur des festivités. La voix a su dans l’âpreté saisir l’exquise beauté, embrasser tout un vaste champ culturel et de connaissances, fouiller dans le dégel la substance nourricière et esthétique.

La poétesse Vicki Laforce.

En fin de compte, elle le savait déjà et nous le dit si bien : « Seule la beauté est ma maîtresse ». Et l’on comprend que n’est pas vain toute la recherche esthétique par les rimes, allitérations, césures, autres formes et figures le long du texte qui rappellent tantôt Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire… Convaincu alors, plus que jamais, de l’urgence de la beauté, de sa suprématie, et fasciné par cette voix transcendante de la poétesse, on cautionne, crie et signe avec elle : « L’écriture est vraiment ce désir d’être sur une île atemporelle ».

La poétesse Vicki Laforce participera à une séance de dédicaces dans le cadre du Salon du livre de Montréal, le 15 novembre, de 20 h à 21 h. Les lecteurs qui sont intéressés à se procurer son recueil Anémone des nuits peuvent le commander sur le site Internet des Éditions Première Chance ou encore l’acheter dans l’un des trois endroits suivants : Guérin (4560, rue Saint-Denis), Zone Libre (262, rue Sainte-Catherine Est) ou à la librairie du Campus Longueuil, au métro Longueuil (150, Place Charles-Lemoyne, local 1010, à Longueuil).

Vicki Laforce lance Anémone des nuits

La poétesse Vicki Laforce, une habituée des soirées SoloVox, lancera un premier recueil de poésie, Anémone des nuits, publié aux Éditions Première Chance, le 6 octobre prochain à compter de 19 h, au bar L’amère à boire. En raison de la proximité de ce lancement, Nocturnades a réalisé une entrevue avec la principale intéressée.

Vicki Laforce, auteure d’Anémone des nuits.

Nocturnades : Depuis quand écris-tu?
Vicki Laforce : J’écris depuis toute petite. J’ai reçu mon premier journal intime à 7 ans. J’ai commencé à remplir des pages et des pages dès l’adolescence de la même façon que l’on se confie à un ami.

N. : Comment es-tu venue à l’écriture?
V. L. : L’écriture m’est venue tôt en raison de ce besoin de comprendre, de communiquer, de réfléchir. J’éprouvais un besoin d’introspection et de soulager mon âme déjà hypersensible et en proie à l’angoisse et à l’anxiété. Et, surtout peut-être, à un mal de vivre à cause d’un intense manque de confiance en soi.

N. : Quelles sont tes principales influences?
V. L. : Albert Camus m’est apparue comme une révélation alors que j’étudiais en sciences humaines au cégep. Un coup de cœur! Enfin, quelque chose qui me touchait au plus profond de moi-même et qui répondait à ce désir soutenu d’en apprendre plus sur la condition humaine. Il y eut aussi un professeur du secondaire, Paul Daoust, qui m’a ouvert le chemin de la littérature : je me souviendrai toujours de cette impression incroyable de « coup de foudre » en découvrant l’univers d’Augustin dans Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier. Puis le goût de la philosophie. Nietzsche m’a bouleversée, lui aussi! Ces auteurs m’ont donnée le goût de la littérature et de la philosophie, celle du XIXe siècle surtout — mais pas uniquement de cette époque — qui m’émerveillait tant par le style que par le déploiement, la démonstration fine et complexe d’une connaissance riche et colorée de la nature humaine. Belle et moins belle. Flaubert, Stendhal, Balzac, Zola, Dostoïevski ont été mes incontournables. Puis sont venus Baudelaire, Verlaine, Nelligan, et d’autres encore.

N. : Qu’est-ce que la poésie pour toi?
V. L. : La poésie est venue à moi, il y a quelques années. Je m’apercevais qu’il me fallait raconter. Me raconter. Partager. Aimer. Qu’il me fallait une muse pour écrire. Et ce, à tout prix! Une sorte d’écriture épistolaire, mais sans destinataire précis. L’idée de la poésie m’est (re)venue comme un possible moyen de briser enfin les remparts au sein desquels je me tenais emmurée. Ne serait-ce qu’en les nommant! La poésie m’est venue afin que je puisse crier à mots couverts mes maux! Mon mal de vivre. Mes amours. Mon « impossible étoile », pour citer Brel. La poésie me permettait enfin de frôler l’indicible… Car la poésie possède cette qualité de dire la « vérité » sans tout dire de soi-même parce que le lecteur, lisant, lit sa propre vérité, et ce, à travers la frange mouvante de nos mots.

N. : Quels sont tes principaux thèmes?
V. L. : Les principaux thèmes de mon recueil sont le goût de dire. La quête existentielle. L’amour des mots et le goût de partager, de raconter la folle aventure du langage et de l’écriture, des amours, des amitiés, des deuils, des colères et ainsi de suite. Poésie involontaire dirait Éluard, que je lis beaucoup en ce moment. Poésie vitale dirais-je. Poésie, cette ruelle du cœur que j’exploite quand l’émotion est trop forte. Bonne ou mauvaise. La poésie, soupape du cœur, miroir de soi, porte ouverte sur l’Autre et sur un horizon spirituel versatile.

Anémone des nuits de Vicki Laforce.

Nocturnades vous propose maintenant un extrait d’Anémone des nuits, un microcosme de la plume riche, complexe, élégante, passionnée et finement ciselée de Vicki Laforce.

Fable de nuit

Longtemps le soir, j’ai cherché la pleine lumière,
Longtemps la nuit, j’ai adulé les éclaircies,
Errant parmi les étranges, j’aimais l’ennui
Et les blasphèmes au midi… la colère !

Longtemps je crachai à l’aube l’indicible.
Fauchant autant mon cœur que mes pieux souvenirs,
Tuant l’enfant naïf, refoulant les soupirs ;
Quand à mordre les bourgeons, j’ai meurtri la cible…

Sans fin, je voulais vivre aux bals endiablés ;
Boire les plus douces liqueurs, fol amour…
Mon corps, cette vigne entrelaçant les tours,
Crie, rongé de morsures et remparts tombés.

Hélas ! J’aimais à chérir cette haine née
De douleurs opaques, ô puits intarissables !
Les pleurs sont à eux seuls cet Insaisissable,
Au sein de moi où la reine noire a régné…

Fuis ! Mon cœur s’affole au passage des hyènes,
Où cette grande dame faucheuse se meut,
Déployant sa toute puissance, tuant ceux,
Mes amours, mes espoirs, ceux que je n’aime…

Quand sonnera le glas de ce long voyage,
Je déposerai mes larmes sur tes paumes ;
Je me glisserai furtive telle une ombre
Sous le feu de tes rides, ce gîte sans âge…

La brasserie artisanale L’amère à boire est située au 2049, rue Saint-Denis à Montréal. Les amateurs de poésie pourront se procurer Anémone des nuits pour la somme de 20 $ lors du lancement.