Visite à Gaston Miron (21 novembre 2015)

Le samedi 21 novembre 2015, les Anges déçus ont rendu visite au plus grand poète de l’histoire du Québec. Compte-rendu en deux brèves vidéo.

Claudine Lippé lit Mon bel amour sur la tombe de Gaston Miron.

 

Robert Hamel lit Disparu, l’une des trois parties du tryptique L’escouade de l’immortalité, paru en 2013 aux Éditions de l’étoile de mer dans le recueil Les souvenirs ventriloques.

Réjean Roy aux Contes à rendre

Réjean Roy, éditeur de l'Arc-en-ciel littéraire et des Éditions de l'étoile de mer.

L’éditeur montréalais d’origine néobrunswickoise Réjean Roy était mon invité lors de ma chronique De paroles et de lumière dans le cadre de l’émission Les contes à rendre sur les ondes de Radio Centre-ville, 102,3 FM, à Montréal. À cette occasion, Réjean soulignait le lancement de 18 nouvelles parutions en novembre 2014. Pour écouter l’intégrale de cette entrevue et d’autres chroniques, cliquez sur le lien MP3 ci-dessous.

 

 

Ivre de vie (Robert Hamel)

Ivre de vie

je suis soleil des jours de promesses d’Éros irisé
lune veillant sur les ailes du rêve rutilant
sablier de sang sexe sable émouvant de désir
bandé comme un arc-en-ciel feu aux foudres

je suis devenir giclé d’espérances écarlates
vêtu d’espoirs têtus murmurant à tue-tête
arbre enraciné dans le sol des possibles pluriels
fibreux fragments de fractales fracassantes

je suis fleuve fier coulant de source lumière laminée
terre fertile d’émotions ensemencée de gloire étincelle
fébrile moisson porteuse de mille mai en fleur
chant d’émoi vibrant de sagesse stèle silencieuse

je suis marcheur des chemins du renouveau rugissant
porteur d’éternel et célébration de l’éphémère merveille
résistant devant l’armée des ténors des ténèbres
je me moque de la mort sure et vis ivre de vie

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les éditions de l’étoile de mer, 2013.

 

L’escouade de l’immortalité (partie 3 : en devenir) (Robert Hamel)

L’escouade de l’immortalité

Partie 3 : en devenir

c’est un poète
c’est un poète en devenir
un poète sans œuvre
sans nom et sans visage
sans voix et sans textes
c’est un poète sans bagage et sans héritage
il est au début du voyage
il contemple tous ses possibles
jauge tous ses incertains
sa poésie est une feuille blanche
sa vie est à écrire

c’est un poète en devenir
un poète ignoré
jusqu’à peu
il s’ignorait lui-même
les mots sont venus soudain
il a toujours écrit pour vivre
il a toujours vécu pour écrire
et pourtant
il ne l’avait jamais fait

c’est un poète en devenir
un poète nouveau
un poète vierge
il s’est longtemps cherché sans se trouver
il n’est pas allé à la poésie
elle s’est avancée vers lui
dans sa grande robe blanche
maculée du sang des espoirs blessés
ses mots sanguinolents
s’échappant de sa tête trouée

il ne sait où va la poésie
il ne sait d’où sont ces mots qui viennent par lui
mais il sait qu’elle a germé en lui
entre la morsure du serpent viscéral
et la déchirure du serpent coaxial
entre ces deux temps
l’espace des mots s’est entrouvert
et le long silence du verbe a pris fin
le poète en devenir
libère la parole de son mutisme bien avant l’aube
à l’heure où
dans le silence endormi du monde
il entend son propre verbe
résonner en sa chair et en son âme

c’est un poète en devenir
un poète naissant
un poète firmament
un poète incandescent
il a reconnu l’appel de la poésie
comme le nourrisson reconnaît le mamelon
rose et tendre de la mère nourricière
et il boit goulûment
il boit goulûment la sève des jours
la sève de l’infini recommencement des choses
il s’abandonne au flux intangible
et atemporel de l’essentiel
et il se demande parfois
si l’étiquette poète est autocollante
et si elle peut être auto-accolée

c’est un poète en devenir
un poète en rut
un poète en route
un poète en déroute
il dialogue avec le doute
même s’il le redoute
même s’il cherche
à lui faire fausse route
il lui semble que la poésie rime trop souvent à rien
que le vers libre est une prison
qu’il est plus facile d’obtenir
la reconnaissance de la périphérie
que celle du milieu

c’est un poète en devenir
un poète indéfinitif
un poète impératif
un poète subjectif
il écrit au loup
il écrit au vol
il écrit au génie
il écrit qui il est et cherche à le devenir
il écrit qui il est et cherche à le vivre
il se dit que lorsqu’il sera grand il sera un dieu
il se dit que tous ceux qui sont grands sont des dieux
il s’écrit et s’écrie
il écrit pour apprivoiser la vie
il écrit pour tuer le temps qui le tue
il écrit parce que c’est un rêvolutionnaire
il écrit parce que ça le fait bander
il écrit pour baiser la mort
pour baiser la mort
qui pousse des écrits d’épouvante en son sang

longtemps noirs et gris
ses jours sont maintenant rouges et bleus
il vit un temps mauve
il vit un temps fauve
il écrit et il attend
il écrit et il s’attend
il écrit et il entend
il attend la saison où sa parole fleurira
il entend le printemps de sa prose

la poète en devenir ignore quel sera son demain
il ignore quel est le chemin
qui lui permettra de se perdre en chemin
il sait bien peu
du poète confirmé et du poète disparu
il les imagine du peu qu’il peut
il sait bien peu
de la poésie qu’il n’a pas écrite
il l’imagine elle aussi
et la devine parfois
pulpeuse
rose et nue
sous la robe blanche
de l’immaculée création
sa prose s’échappant par tous ses pores
mais il a savoir d’une chose
la poésie est souffle de vie
et ce souffle souffle sur lui
et ce souffle souffle en lui

il veut respirer grand
et écrire à pleins poumons

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, juin 2013, © Les Éditions de l’étoile de mer.

L’escouade de l’immortalité – partie 1 : disparu (Robert Hamel)

L’escouade de l’immortalité

Partie 1 : disparu

c’est un poète
c’est un poète disparu
un poète engagé
un poète enragé
un poète grand
un poète monument
un poète sacrement
il n’a pourtant jamais cru être porteur de poésie
il a toujours entretenu ce précieux doute
qui lui permettait de continuer à écrire
qui lui permettait d’être

sa poésie est fleuve
sa poésie est forêt boréale
sa poésie est rivière déchaînée
sa poésie est rafales
sa poésie est tourmente
sa poésie est insurrection
sa poésie est le pays mort-né
que nous n’avons pas su rêver
l’état d’urgence que commandent
nos existences mièvres
l’appel à la vie que nos cœurs
sourds d’espoirs et muets d’ambitions
ne savent entendre et dire

c’est un poète disparu
un poète endimanché
un poète dépareillé
un poète rapaillé
il a écrit au rythme du cœur du terroir
il a grandi à flanc de montagne
il a dormi dans le lit des rivières
il a occupé le territoire
il a mieux écrit qu’un peuple entier
il a mieux dit que tous réunis
il a marché à l’amour
il a écrit à la vie
à la mort

on l’a emprisonné
pour crime d’opinion et de conviction
pour cause de génie et de talent
et il s’en est allé
sans faire de vagues
sans faire de bruit
ce jour-là
il nous a tous bernés
ce jour-là
les drapeaux du pays ont pleuré
et depuis sa fin
nous l’avons trop peu lu
et bien trop oublié

Robert Hamel, L’escouade de l’immortalité – partie 1 : disparu, Les souvenirs ventriloques,  © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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La recherche du nous (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

La recherche du nous
toi
toi tu es mon autre
l’autre choisi
on a toujours besoin d’un plus autre que soi
ne serait-ce que pour y habiter son regard
et y prendre vie
rares sont ceux qui savent se dire
sans que personne n’écoute
souvent
souvent
il faut tendre l’œil
ou jeter une oreille
pour que la parole résonne
autrement
elle ne sait voyager jusqu’au cœur

les mots s’embrasent
dès qu’ils procèdent du miracle de la création
ils sont sur le point d’être
ils sont
ils ne sont plus
comment et pourquoi cesse-t-on d’être?
quel est ce souffle
qui s’épuise à vivre une fraction de siècle?
qui s’acharne à laisser une trace
un sillon
sur le sable?
pourquoi les pierres nous survivent-elles?
serait-ce parce qu’elles témoignent de l’éternité
dans le silence immobile
des millénaires auquel elles président?
la matière possède-t-elle le monopole de l’éternité?
l’a-t-elle brevetée?
n’aurions-nous que la parole à lui opposer?
que la poésie pour nous consoler?
comment nous
poussières d’éphémère
passés à fleur de jours
pourrions-nous appréhender l’éternel
autrement que dans la vie diluée
de nos jours friables?
comment se fait-il
que nous
porteurs d’éternité
soyons mortels?

tu es le sourire de Dieu
tu es le rire et les larmes de Dieu
je n’ai de Dieu que pour toi
je porte mes mains sur tes anges
tu es le chant des âges parvenu jusqu’à moi
parvenu à l’émoi
tu es le miracle de la création
semblable à quelques milliards d’exemplaires
et pourtant unique
il n’y aura plus jamais d’autre toi
après toi
le monde sera condamné à te réinventer sans succès
après toi
la vie n’aura jamais plus tes traits
la couleur de ta voix
le goût de ta peau
le parfum de tes rêves
après toi
la vie n’aura jamais plus ton audace
et ta volonté rebelles
après toi
les matins du monde
ne baigneront jamais plus dans la même lumière d’or
après toi
le soleil volera en mille éclats de regret

t’ai-je dit le ciel dans tes yeux
et le vent dans ton souffle?
pourquoi l’éternité nous est-elle inaccessible?
où se trouve le passage
la clé
qui
de l’éphémère
permet de s’y rendre
et de l’habiter?

nos cœurs sont flétris de désillusion
des imposteurs ont foulé nos peaux assoiffées d’amour
ont envahi nos pores d’attache
de toute mon âme
je te tends mes demains
nous sommes amants au-delà de la chair
nos idéaux s’entremêlent
nous habitons un absolu au bord de l’abîme
d’où nous sommes saisis du vertige
de nos vaines vérités
je cherche mes mots
dans le plein jour de ma noirceur
dans mon cœur trop grand pour moi
dans le trop-plein de mon espoir
dans les aurores boréales de mes jours fugitifs
j’ai longtemps été allergique à la noirceur de l’autre
jusqu’à ce que je l’apprivoise
jusqu’à ce que je comprenne
que la noirceur de l’autre
était mienne
qu’est-ce que l’éternité pour nous?
un long présent qui s’étire de la naissance à la mort
une suite ininterrompue de lunes et de soleils
qui éclairent tant bien que mal
le chemin qui sépare le berceau de la tombe?

j’inspire une bouffée de ton essence
j’habite le présent de toute ma conscience
et pourtant la vie persiste à s’en échapper
à céder sa place aux futilités matérielles
qui dictent nos codes immoraux

je porte le regard au loin
le ciel me dit tes yeux
et la pluie
les averses sur tes joues
je me réconcilie avec le monde une fois de plus
j’arrache la feuille
je dépose le stylo
je regarde ton visage
je jurerais y avoir ton âme un bref instant

j’inspire
je recommence à écrire
je repars à la recherche du moi
à la recherche du toi

je repars à la recherche du nous

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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Métâmorphose (Robert Hamel)

Métâmorphose
vous pénétrez dans le temple des mille et un mondes
à la recherche d’objets de recueillement
vous en choisissez un
ou deux
ou plus
vous les échangez contre l’empreinte immatérielle
d’un rectangle de plastique plat
qui transmet la valeur de votre vie
divisée par un nombre X d’heures d’esclavage rémunéré

le temps file
la vie vous dépasse
les jours défilent
les nuits s’y entrelacent
l’insouciance se prélasse
dans des jours las
vous écoutez les objets de recueillement
d’une oreille absente
noyée dans l’absinthe
de l’humanité grise et folle
vous êtes occupé à esquisser
le contour d’un idéal flou et fugitif
vous êtes absorbé à apprivoiser
les illusions d’une vie préprogrammée

les écoutes se succèdent
le sable du temps glisse entre vos doigts
la peau du calendrier se ride
les soleils et les lunes fusionnent
se fissionnent
et tombent dans l’oubli
du passé décomposé
vous êtes une métâmorphose
infinie et constante
le passager aveugle
sourd et muet du tridimensionnel
l’un des innombrables prisonniers
du monstre à deux têtes
de la surconsommation à tout crin
de la cybermasturbation
de la schizophrénie virtuelle
du prêt-à-penser et du prêt-à-ressentir
de l’ici et maintenant
effrené
à tout prix
et à tout prendre

vous rêvez d’ailleurs et d’autrement

soudain
quelque chose se produit
l’un des objets n’est plus le même
en lui
un événement survient qui vous fait autre
l’objet se transforme
et vous déforme
il laisse transparaître un attribut
passé jusque là inaperçu
votre essence s’enflamme
votre conscience s’embrase
c’est l’instant zéro de la découverte
la porte du mystère s’entrouvre
l’espace d’une fraction d’éternité
l’univers vous happe tout entier
le temps d’un micron de vie
dans l’air
un trait invisible
sépare à jamais l’avant de l’après
vous voilà parfaitement et complètement autre
et vous le serez
jusqu’à ce que vous ne soyez plus

si vous pouviez
à ce moment précis de votre histoire
voir votre âme
contempler votre âme contentée et bienheureuse
elle vous semblerait étrangère
vous peineriez à la reconnaître
elle vous apparaîtrait
à la fois lumineuse et translucide
l’objet de recueillement a transpercé votre chair
pour y laisser sa trace fugace
et pourtant
indélébile

un doux inconfort naît en vous
et vous submerge de l’intérieur
il vous prend au ventre
votre âme vous embrasse
le vertige vous fait euphorie
sa beauté est insoutenable
comme la nudité nubile
d’une nymphe nébuleuse
comme la grâce d’ébène
d’une princesse nubienne
gravée sur une fresque
de sable et de sang
son tranchant lacère votre âme une fois de plus
la grâce vous frappe en plein cœur
vous foudroie en votre esprit
votre visage s’orne d’un sourire béat
vous voilà onde cosmique
vous voilà flux universel

le soudain vous emplit
du grand maintenant de la vie
du grand tout du monde
qui vous aspire
dans sa beauté sauvage
dans son mystère de lumière et de ténèbres enlacées
l’éternité se lit dans vos yeux
vous habitez au carrefour de l’éphémère et du divin

vous êtes le premier jour
du nouveau monde en vous
la première seconde d’une nouvelle éternité
qui se pare d’un voile de lumière
et s’éteint à peine née
la beauté de toute chose vous est révélée
dans le cri primal d’une guitare électrique
dans le souffle ailé d’un synthétiseur
dans une parole vêtue de vérité
comme une pluie de soleils
sur une terre inondée de rêves échevelés
rare moment de bonheur
dérobé au ciel délavé
des jours monochromes

un passage se creuse
entre votre vie
et la beauté aveuglante
et sans visage de la mort
dans ce soudain de la vie
les dieux posent leur regard sur vous
vous marquent du fer rouge de leur œil
et vous transmettent le feu de la vérité
vous êtes un condensé d’émotions en mouvement
l’immense miroir de l’objet de recueillement
au fond du temps de votre temps
la lumière est si vive
que vous en perdez les sens
vous cherchez le sens de la vie
qui vibre dans les vapeurs de votre essence

vertige
chute
retour sur terre
et retour sur taire
les mots muets à dire
la beauté sans faille
d’un paradis imprenable
inatteignable
et pourtant
mille fois entrevu

un silence de plomb
sort de l’ombre et rugit
l’éternité figée
vous contemple d’un œil mutin
la musique s’arrête
le rêve s’estompe
vous reprenez vos sens
ils sont à vous de plein gré
et de plein droit

votre âme rit à gorge déployée
à la vue
de votre humanité
vulnérable
émue
et nue
— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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