Haute tension, voyageur sans repère (Raynaldo Pierre Louis)

Ma vie est crachat, éclaboussure, tourbillons de poussières mêlées d´azur. Tout est possible sur les rivages de l´encre, par la voie/voix de l´imaginaire. Je fais de cette parole une place publique, pour pisser au visage de l´homme. Cette parole, oui cette parole, je la dédie à la chienne qui m´aboie. Ô l´immensité d´un homme se perd dans la toute petitesse d´une île… Moi je transcris sur du papier-voyageur, tous les déchets, tous les fossiles, tous les immondices en transit dans ma mémoire. Ô précieux tapis de mon âme, où bourdonnent régiments de mouches… Ma mémoire est une savane boueuse, où les chevaux marchent à grands pas. Je me roule dans la fange à rebours, et j´en roule encore et encore…
Alors loin du commun des mortels, je vis, gesticule… dans le jeu strangulatoire des abstractions ludiques. Je vis aux pays sombres, ombragés, peuplant de symboles et d´images folles. Extravagance d´esprit. Absurdité de chair, en tournoiement, dans le sexe tourmenté du poème. Je salis ce papier de mots, qui s´étouffent, qui s´étranglent, mots furieux qui taquinent le vide, bouleversant l´immobilisme des choses. Ô mes bavardages loufoques, innombrables palabres inutiles, anodines sur la table d´un poète. Mais nuances… Impostures. Déguisements pour déguiser la vie. La vie. Oui la vie : ce véritable spectacle de fous, où le genre humain grouille à l´envers dans ses vermines qui puent. Et moi timidement… je bouche mon nez, comme pour ne pas respirer la forte odeur de l´homme, qui roule… joyeusement, dans les latrines empestées du mal.
Tous les éléments de la nature, tous les sentiments de l´homme sont conviés ici. Et gouffres, tonnerres, ressacs, écueils, tournez, tournez, roulez donc sur ma poitrine. Ceci est donc ma chambre, où les fenêtres s´ouvrent sur le cosmos. Il y a ici des souvenirs macabres. Il y a là des voix qui se repèrent, qui tonnent, qui bercent… Toujours nuance. Controverses. Antipodes à la marche du temps. Moi je vous donne la paix, la haine, la guerre, l´amour… enchevêtrés de rêves, de passions ou de toutes folies. Mille pensées me traversent la mémoire. Mille et mille guêpes me guettent d´un bout à l´autre. Mille blessures. Mille cicatrices. Mille rêves. Mille illusions. Mille fantômes. Mille spectres en caricature circulaire. Je me pose toujours mille questions, et j´ai toujours mille réponses à chacune. Alors pour survivre, j´ai donc appris à vivre sans patrie, vagabonder dans l´espace-temps. Ô patrie : je n´en ai nul besoin, je bourlingue ça-et-là, ici et ailleurs. Alors je vogue dans la brise errante, sans prétexte d´un quelconque repère. Je suis seul dans un continent de rêves, je suis seul contre un continent. Je m´en irai dans les entrailles du désert, là où les soleils ardents plombent les instants d´hiver. Je tonne, je gronde, dans la marée de la mer en furie. Moi je suis marée montante, et marée descendante à la fois. Je me gifle par moments, par instinct, par instants, pour me réveiller de ma torpeur, de ma dormance au sein de cette foule gluante…
—  Raynaldo Pierre Louis, Haute tension, voyageur sans repère, © tous droits réservés par l’auteur, 31 janvier 2014
Pour en savoir plus sur Raynaldo Pierre Louis, visitez le blogue de l’auteur.

Le Grand Soleil Ocre (Patrick Chemin)

Grand soleil ocre

Le Grand Soleil Ocre
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’irai tout seul
anonyme
de la terre dans mes poches et mes poches trouées
J’aurai pour naître encore l’oiseau grivois de mes cendres
toutes ces nuits d’argile où je saurai attendre
la lente procession des pluies
la semence et graine de paradis poivrés
et mon cerveau demain sera le blé ardent le blé indien
la plaine entière où mûrit la lumière
sous l’œil de juillet
et sa torpeur de pierre

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’aurai la parole sans voix pour distraire les mots
j’aurai mille ans pour rire enfin de ce grand corps tout froid
désacraliser l’immobile
perdre la mémoire de chaque douleur

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’irai m’asseoir entre mes deux dates limitrophes
sur le trait d’union
à califourchon sur ma tombe frugale où viendront les oiseaux
Et je croirai nouveaux ces poèmes prêtés jadis au silence
qu’il me rendra peut-être comme ultime sentence
pour mes nuits illégales mes jours sans foi

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’annulerai toutes les lunes par la présente
et tu les recevras poste restante
Je t’apprendrai aussi la solitude
et tu la sais déjà

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
je déchirerai le ciel en deux
dénonçant l’escroquerie d’un cri d’oiseau perçant
je tordrai le cou des nuages pour qu’il pleuve de l’eau de vie
des larmes en couleur sur le fard de l’horizon
je jouerai seul à la marelle bondissant de chaque côté des frontières
maquillées à la craie blanche grandeur nature
Et puis je retournerai dans le ventre initial de chaque femme
fœtus inverse et multiple parmi les soleils de sang déchirés
saisons des pluies et moussons de corail

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
je veux réinventer ton ventre littérature pour mes nuits analphabètes
Et puis j’aurai l’enfance blonde et douloureuse comme un poème pour ma mère
le suicide des mots pour des secrets inutiles
la survivance rebelle de tout mon orgueil
écorché vif contre le mur vitré du temps et sa porte dérobée

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’irai m’endormir seul dans une chambre toute proche de celle de l’éternité
pour nous rencontrer plus tard dans la nuit
négocier au prix fort chacune de mes secondes gaspillée à vouloir comprendre
pourquoi je vivais

Et te rejoindre tout à l’heure
juste après le spectacle

© Patrick Chemin (1978)

Le Grand Soleil Ocre © Patrick Chemin – 1978
Texte et voix : Patrick Chemin – Musique et programmation : Philippe Cholat – Guitare : Frédéric Mauduit – Trompette : Daniel Villard – Extrait du CD Les Tardives 2002 – Images et réalisation © Cok Friess – Tous droits réservés.

Cette vidéo a été réalisée pour fêter les 35 ans de l’écriture de ce poème.

À propos de Patrick Chemin
Patrick Chemin publie des textes sur Internet depuis plusieurs années. Pour tout savoir – ou presque – sur cet artiste, consultez sa page Facebook (au préalable, vous devez être connecté à Facebook pour accéder à la page). Patrick Chemin diffuse également son œuvre au moyen d’un site Internet (www.patrick-chemin.odexpo.com).

Ce billet a été publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

À l’heure du jugement dernier des étoiles (Patrick Chemin)

À l'heure du jugement dernier des étoiles

A l’heure du jugement dernier des étoiles
A l’heure du jugement dernier des étoiles si je suis oublié par le marbre. Si je suis renié par la cendre. Je poserai un petit caillou dans la mousse délaissée et une ombre mauve se tiendra près de moi. Murmurant le chapitre tendre d’exister à la marge des convenances. Malgré les rumeurs et les marais. Malgré le mur du son de la réalité. Oui je sais que je serai entouré par des libellules et la sonate brève des insectes. Toute l’amitié du monde est contenue dans la présence discrète de ces mains et de ses épaules où poser sa tête fatiguée. A l’heure du jugement dernier je ne renierai rien. Je me tiendrai bien droit pour dire la verticalité de la pluie et la mémoire infinie. La vie contient dans l’argile du jour de tous les jours la présence du corps et l’absence de l’âme. Mais si tu vis sur la cime de l’imaginaire tu peux disposer mille virgules sur le manuscrit imprévisible de la vie. Tout disparaît dans l’ombre de feu d’une seconde mais l’essentiel demeure dans le sésame des mots posés çà et là sur le chemin. J’entends toutes vos voix mes amis : c’est une cathédrale d’oiseaux.

© Patrick Chemin (2012)

À propos de Patrick Chemin
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Ce billet a été publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Le Flambeau vivant (Charles Beaudelaire)

Charles Beaudelaire

Le Flambeau vivant
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très-savant a sans doute aimantés;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau;
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour; le soleil
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme!

Charles Beaudelaire (Les Fleurs du mal)

Ophélie (Arthur Rimbaud)

Ophélie

Ophélie

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia! belle comme la neige!
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norvège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux!

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle!
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’Infini terrible effara ton œil bleu!

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

– Arthur Rimbaud

Léo Ferré, poète enchanteur

Léo Ferré et la solitude

Il y a fort à parier que, dans toute la Francophonie, personne n’incarne mieux le poète du XXe siècle que Léo Ferré au sens où Poézik l’entend, c’est-à-dire qu’il est à la fois un authentique poète et un très grand musicien, capable d’écrire des paroles d’une grande poésie, de composer des musiques sublimes et de les interpréter avec une rare intensité. Pour toutes ces raisons, la série Poézik devait rendre hommage à cet immortel de la chanson. Voici donc un bref aperçu du parcours de ce poète enchanteur.

La solitude
Je suis d’un autre pays que le vôtre,
d ‘un autre quartier, d’une autre solitude.
Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse.
Je ne suis plus de chez vous.
J´attends des mutants.
Biologiquement, je m’arrange
avec l’idée que je me fais de la biologie :
je pisse, j´éjacule, je pleure.
Il est de toute première instance
que nous façonnions nos idées
comme s’il s’agissait d´objets manufacturés.
Je suis prêt à vous procurer les moules.
Mais…
La solitude…
La solitude…

Les moules sont d’une texture nouvelle,
je vous avertis.
Ils ont été coulés demain matin.
Si vous n’avez pas, dès ce jour,
le sentiment relatif de votre durée,
il est inutile de vous transmettre,
il est inutile de regarder devant vous
car devant c’est derrière, la nuit c’est le jour.
Et…
La solitude…
La solitude…
La solitude…

Il est de toute première instance
que les laveries automatiques, au coin des rues,
soient aussi imperturbables que les feux d’arrêt ou de voie libre.
Les flics du détersif vous indiqueront
la case où il vous sera loisible de laver
ce que vous croyez être votre conscience
et qui n’est qu´une dépendance
de l’ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau.
Et pourtant…
La solitude…
La solitude!

Le désespoir est une forme supérieure de la critique.
Pour le moment, nous l’appellerons « bonheur »,
les mots que vous employez n’étant plus « les mots »
mais une sorte de conduit à travers lequel
les analphabètes se font bonne conscience.
Mais…
La solitude…
La solitude…
La solitude, la solitude, la solitude…
La solitude!

Le Code civil, nous en parlerons plus tard.
Pour le moment, je voudrais codifier l’incodifiable.
Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties.
Je voudrais m’insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit,
le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité.
La lucidité se tient dans mon froc!
Dans mon froc!

Paroles et musique : Léo Ferré ©

À propos de Léo Ferré

Léo FerréLéo Albert Charles Antoine Ferré, un auteur-compositeur-interprète, pianiste et poète franco-monégasque, est né le 24 août 1916 à Monaco et décédé le 14 juillet 1993 à Castellina in Chianti, en Toscane. Il a, au cours d’une période d’activité qui s’étale sur 46 ans, réalisé plus d’une quarantaine d’albums originaux, ce qui, à ce jour, fait de lui le plus prolifique auteur-compositeur-interprète d’expression française de l’histoire. D’une culture musicale classique, il dirige à plusieurs reprises des orchestres symphoniques, en public ou à l’occasion d’enregistrements. Léo Ferré se réclamait du mouvement anarchiste, un courant de pensée qui a fortement influencé son œuvre.

Chanteur proche des poètes rebelles, dispensant lui-même un esprit anarchisant dans un répertoire qui use adroitement de la langue verte (entendre ici l’argot), Léo Ferré est la figure même de l’artiste engagé. Il offre aussi l’exemple sans doute inégalé d’une culture alternative à la française.

À Monaco, où il grandit, sa mère dirige un atelier de couture et son père travaille pour la société des bains de mer, une entreprise à caractère touristique. De 9  à 17 ans, le jeune Léo Ferré est pensionnaire dans un internat religieux de Bordighera, en Italie, d’où sa famille est originaire. Il y apprend la révolte, tout en se découvrant une passion pour les grands compositeurs. Le baccalauréat une fois en poche, il s’installe à Paris en 1935 dans l’espoir d’entrer au Conservatoire. Il étudiera plutôt le droit, puis obtiendra un diplôme de sciences politiques.

Léo Ferré entame une carrière artistique dès la Libération. Dans les cabarets de la rive gauche où il chante, il fait la rencontre de Charles Trenet, d’Édith Piaf – qui contribue à le lancer, en 1948, en interprétant Les Amants de Paris – et de Juliette Gréco – qui deviendra son interprète fétiche. Il se lie aussi avec le parolier Jean-Roger Caussimon.

Dans les années 1950, L’île Saint-Louis, À Saint-Germain-des-Prés, Paris canaille et Le pont Mirabeau en font un chantre de la capitale. Monsieur William, L’homme, Graine d’ananar, Le piano du pauvre et Merci mon Dieu, parmi d’autres titres, lui valent aussi les faveurs du public. Parallèlement, il s’essaie à l’opéra (La vie d’artiste, en 1954), au ballet (La nuit, pour Roland Petit, en 1956) ainsi qu’à l’oratorio (La chanson du mal-aimé, sur un poème de Guillaume Apollinaire, en 1957).

Poètes… vos papiers!, recueil publié en 1956, traduit une inclination au lyrisme qui se perpétue dans les disques Les Fleurs du Mal par Léo Ferré (1957) et Léo Ferré chante Aragon (1961). Léo Ferré met aussi en chansons des textes de Villon, de Rutebeuf, de Rimbaud et de Verlaine, tout en poursuivant dans la veine de son inspiration personnelle avec ses titres du début des années 1960 : Merde à Vauban, Paname, La langue française, T’es chouette, Jolie Môme, Thank You Satan, T’es rock, Coco ! et Ni dieu ni maître, qui lui apportent une reconnaissance définitive. L’argot très personnel qu’il manie lui donne la clé de multiples inventions verbales mêlées de subtiles troncations.

Entre les deux albums Ferré 64 et Amour, Anarchie (1970), qui renouent avec la profession de foi anarchiste ― « l’anarchie est la formulation politique du désespoir » écrira-t-il ―, ont eu lieu les événements de mai 1968. Léo Ferré se tient à l’écart de la contestation, sans omettre d’en récupérer l’esprit (Ils ont voté, La Marseillaise, Salut beatnik! et C’est extra). Après la Bretagne (La mémoire et la mer, 1970), il s’établit en Toscane, sans pour autant cesser d’enregistrer (Avec le temps, 1970) ni se détacher de l’évolution des courants musicaux. Ainsi, il enregistre avec le groupe rock Zoo l’album La solitude en 1971. Il satisfait également son goût de la musique classique en dirigeant des orchestres symphoniques ― tel que celui de Milan ― et en publiant l’album Ferré muet dirige Ravel, en 1975.

Parallèlement aux nombreux récitals, en France et à l’étranger, Léo Ferré continue d’enregistrer abondamment. En une dizaine d’années, il sort 15 albums, parmi lesquels La frime (1979), La violence et l’ennui (1980), Les loubards (1985) et Les vieux copains (1990). Une saison en enfer (1991), paru deux ans avant sa mort, termine le parcours d’un homme qui avait pratiqué, avec un égal bonheur, l’écriture, la composition et l’interprétation.

André Breton, au nom des surréalistes, est l’un des premiers écrivains à défendre l’artiste Léo Ferré – jusqu’en 1956, lorsqu’il refusera de préfacer le recueil Poètes… vos papiers! Autre poète surréaliste, Benjamin Péret accueille le chanteur dans son Anthologie de l’amour sublime (1956), faisant de lui l’égal de Breton et de Saint-John Perse par sa capacité à illustrer la passion amoureuse. De son côté, Aragon aura cette phrase définitive : « Il faudra écrire l’histoire littéraire un peu différemment, à cause de Léo Ferré. »

Comme Georges Brassens, Léo Ferré fait partie de ces chanteurs populaires désormais « institutionnalisés » en devenant le sujet de thèses de doctorat et autres travaux universitaires. Le philosophe Gilles Deleuze avait donné le ton en déclarant : « C’est un plongeur de l’émotion qui utilise les mots comme des grains de sable dansant dans la poussière du visible. »

Considérations littéraires et stylistiques

Léo Ferré est une des références incontournables de la chanson française. Mêlant l’amour et la révolte, le lyrique et le populaire, l’érudition et la provocation, l’ironie ― souvent grinçante ― et le dramatisme, le minimalisme et la démesure épique, Ferré dépeint des états d’âme plus qu’il ne raconte des histoires avec des personnages. Son chant secoue plus qu’il ne flatte. C’est par Ferré que la chanson a su acquérir un langage véritablement critique.

Ferré est considéré comme un poète marquant de la deuxième moitié du XXe siècle, avec une expression riche et profonde, où l’influence du surréalisme se fait sentir notamment dans la deuxième moitié de l’œuvre enregistrée. Il utilise un vocabulaire étendu, des champs lexicaux récurrents plutôt inattendus par rapport aux sujets choisis, il joue avec la connotation usuelle des mots, forge des néologismes, crée des images complexes s’engendrant les unes les autres, avec de nombreux changements de registre et de rythme; l’intertexte littéraire y est abondant, le sens rarement univoque.

En tant qu’écrivain, il a abordé, en les subvertissant à divers degrés, le récit d’enfance autofictionnel (Benoît Misère, 1970), le genre épistolaire (Lettres non postées, inachevé), l’essai (Technique de l’exil, L’anarchie est la formulation politique du désespoir, Introduction à la folie, Introduction à la poésie/Le mot voilà l’ennemi !), le portrait, voire l’autoportrait (préface à l’édition au livre de poche des Poèmes saturniens de Paul Verlaine en 1961 et préface au Poètes d’aujourd’hui n°161 consacré à Jean-Roger Caussimon en 1967). Enfin, mentionnons qu’il s’est frotté au théâtre (L’Opéra des rats, 1983), il a publié des recueils de poésies (il a publié, outre Poètes… vos papiers! en 1956, Testament phonographe en 1980) et composé de vastes poèmes ouvragés, dont Les Chants de la fureur/Guesclin, Le Chemin d’enfer, Perdrigal/Le Loup, Death… Death… Death… et Métamec).

Les rêves et les rives de Jean Yves Métellus

D'une rive à elles, de Jean Yves Métellus (Éditions Première Chance, 2012).

D’une rive à elles, de Jean Yves Métellus (Éditions Première Chance, 2012).

Elle avait du blues à l’âme
Des papillons pleins les cheveux
Elle portait son bleu dans les yeux.
Là, où fleurissait les lilas
Il y avait ses hanches fines,
Nos mains serrées sur des vers-tiges
En nous, l’écho des métaphores

Tu crées un univers
Haché de lumière
Et tes couleurs à peine audibles
Repeignent le vol des libellules
Enfant au cœur de porcelaine
Sans fissure sur l’en dedans, tu voudrais
Épurer la nature des choses

Crédit photo : Uwe Ommer (Black Ladies, Éditions Taschen, 1997)

Crédit photo : Uwe Ommer (Black Ladies, Éditions Taschen, 1997)

Bonheur que tu promets
Etat d’assouvissement
Rouvrir les ports de l’indicible
Troncher la tête à l’imposture
Hellénisme effrité
Entamons le vertige des gratte-ciel.

Je te vois secrète
Aussi muette qu’une voyelle
Ces lieux inconnus où tu te tapis;
Yeux couvés dans l’attente du jour
Ne favorisent point l’exil des étamines
Tu nourris l’illusion du bonheur
Haut de gamme et de poésies
En pesanteur, ta solitude

Je te  vois secrète / Aussi muette qu'une voyelle / Ces lieux inconnus où tu te tapis [...]

Je te vois secrète / Aussi muette qu’une voyelle / Ces lieux inconnus où tu te tapis […] (Crédit photo : Maxim Vakhovskiy, Black Venus, vol. 1)

C’est ta beauté qui m’aide
À transmuer le réel
Rumeur d’un pays
Où meurent des citadelles
L’or de tes yeux me hissent
Entre monts et merveilles

© Les Éditions Première Chance et Jean Yves Métellus, 2012. Tous droits réservés pour tous pays.

Le poète Jean Yves Métellus

Né en Haïti, où il a étudié, enseigné et pratiqué la littérature, Jean Yves Métellus a habité à Boston avant de s’établir à Montréal.

Né en Haïti, où il a étudié, enseigné et pratiqué la littérature, Jean Yves Métellus a habité à Boston avant de s’établir à Montréal. En 2012, il a publié D’une rive à elles aux Éditions Première Chance, d’où sont tirés les acrostiches qui précèdent. À la fois poète et peintre, cet artiste aussi doué que polyvalent organise des soirées poésie-musique et participe à diverses activités culturelles à Montréal. Vous pouvez vous procurer son recueil en communiquant directement avec lui par l’entremise de sa page Facebook.

Au Canada, vous pouvez vous procurer le livre de photographies Black Ladies de l’artiste allemand Uwe Ommer chez Amazon.ca.