Réjean Roy aux Contes à rendre

Réjean Roy, éditeur de l'Arc-en-ciel littéraire et des Éditions de l'étoile de mer.

L’éditeur montréalais d’origine néobrunswickoise Réjean Roy était mon invité lors de ma chronique De paroles et de lumière dans le cadre de l’émission Les contes à rendre sur les ondes de Radio Centre-ville, 102,3 FM, à Montréal. À cette occasion, Réjean soulignait le lancement de 18 nouvelles parutions en novembre 2014. Pour écouter l’intégrale de cette entrevue et d’autres chroniques, cliquez sur le lien MP3 ci-dessous.

 

 

Furieux (Yvon d’Anjou)

Furieux
Furieux dans la lèpre de dépression
je baise des théories
maniaque de confusion
ton sang plus blond que la lumière
tresse trash truc
des odeurs de talc citronné
aux arpents clitoridiens
de mes yeux noirs et humides
bouche cellophane épiphanie
transparence du désordre
en beauté de profil
assassine le programme
formatons l’orgasme en terreur
de dégivre l’altesse des sources zébrées
on fera une corrida exténuante
dans le corridor à viande
en sonde diaphane
nous broierons les archanges
de la défaite en sonar obtus
par le blues de Moncton
maléfique et très adroit
habile comme une grenade de chair
entre les doigts
je me défile en grimace de victime inerte
dans le luminol de tes fluides
j’espère encore la guerre nocturne
de nos nerfs ficelés.

— Yvan d’Anjou, collectif de poésie Si tendrement dit, novembre 2014, © L’arc-en-ciel littéraire.

âmochée (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

À la douce mémoire de R. N.

âmochée
parfois
j’ai peur d’oublier
le feu des yeux
sous le ciel de la chambre étoilée
la fièvre qui embrase
les lèvres qui embrassent
le vertige et l’envie
entre l’oreille et le cou de la vie
le goût du sexe
et la buée des nuits nues et sans bouées
le point de rosée du plaisir
et le lever du désir
le parfum de tes dunes
et la saveur des pleines lunes
le lit en liesse
signée du sceau de la passion

parfois
j’ai peur
de ne jamais oublier
le musée des erreurs
et des horreurs
le goût rance de l’errance
et les déchets de la déchéance
mon coeur prostitué
qui se cherche un pimp
pis qui a besoin d’un fix
mais surtout
mon âme
scarifiée
sacrifiée sur l’autel des trahisons

mon âme
désâmorcée
âmoindrie
âmôchée
mon âme violée
vendue à l’encan
pour un printemps enflammé
et trois fois rien

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

La dernière seconde (Robert Hamel)

La dernière seconde

la mort est partout
la mort a mille visages
il y a la mort sage et la mort sauvage
il y a la mort lumière et la mort ténèbres
il y a la mort paisible du centenaire
qui fait d’une dernière nuit un sommeil sans fin
il y a la mort horreur du téléjournal
la mort sordide du crime gratuit et crapuleux
la mort de l’innocence
confrontée aux démons du monde
il y a la mort cauchemar
la mort de l’enfant chéri arraché à sa vie
alors qu’il n’était qu’un embryon de rêve
il y a la mort agonie du parent aimant
la mort qui anéantit dans un silence traître et sourd

il y a la mort sacrifice
la mort absurde drapée des oriflammes de la nation
la mort offrande à la liberté que claironnent les hommes d’État
la mort dans tous ses états
qui fauche de jeunes hommes dans la fleur de l’âge
gonflés de testostérone et obéissant à un commandement aveugle
il y a la mort misère
la mort douleur
la mort insidieuse et terrible
qui envahit lentement vos cellules
celle qui vous emporte
alors que vous étiez rempli d’avenir
laissant vos rêves en plan et vos proches
sans paroles
sans voix
sans explication
sans raison
il y a la mort tabou
la mort tornade
la mort détresse
qui détruit le corps
dans l’espoir de libérer l’âme de sa souffrance

il y a d’autres morts
des morts qui ne vous tuent pas
dans un horizon prévisible
il y a des morts qui vous tuent sans cesse
à chaque seconde
à chacun de vos pas
à chacun de vos soupirs
à chacun de vos jours
il y a des morts
qui minent le présent
avortent l’avenir
et se rient du passé
faisant de lui un long songe éveillé
une interminable absence à soi
un vaste champ
jonché de regrets
de nostalgie
et de mélancolie

il y a la mort des emmerdeurs
la mort des assassins-pilleurs d’instants
qui empoisonnent le quotidien
qui vident le sablier de votre temps
du sable de vos jours
la mort des sondeurs et des télémarketeurs
la mort qui entre chez vous par le téléphone
et se compte en minutes volées
à l’éternité éphémère de votre vie
la mort qui parle du superflu et de l’inutile
comme s’ils étaient l’indispensable et le nécessaire
la mort absurde du matérialisme élevé au rang de culte
la mort que l’on vit du lundi au vendredi
quarante heures semaine
le génocide du talent et du génie humains
sacrifiés sur l’autel du mercantilisme exacerbé
et du sacro-saint PIB

il y a la mort à temps plein
la mort de façade
celle qui une fois sur votre cas
ne vous lâche plus d’une semelle
la mort qui hante les centres commerciaux
les grandes surfaces
et les mégacentres
la mort en solde
la mort à escompte
la mort à crédit
qui vous sodomise
jusqu’à ce que vous n’arriviez plus à la rembourser
jusqu’à ce que vous soyez enculé à la faillite

mais il y a pire encore
il y a la mort que l’on se donne par mégarde
celle que l’on s’inflige faute d’avoir vécu ou de vivre
par incapacité d’amour pour soi
la mort harakiri
la mort autodestruction
la mort que l’on retourne vers soi comme un châtiment
la mort folle que l’on se donne tout le temps que dure la vie
la mort gaspillage
la mort des rêves sous anesthésie locale
la mort des espoirs en liberté conditionnelle
la mort de la vie prise en otages
la mort des espoirs dévorés par les nécessités matérielles
et la grande duperie du monde

il y a la mort du temps qui vous file entre les doigts
la mort des années qui vous font faux bond
la mort des jours qui s’empilent en regrets désordonnés
la mort des images qui défilent sous vos yeux
tandis que vous êtes aux premières loges
du grand spectacle de l’absurde
la mort qui occupe votre temps
comme jadis les nazis occupaient Paris
la mort qui vous fait oublier de monter sur scène
de jouer votre rôle
de dire vos répliques
d’entendre vos applaudissements
de toucher votre cachet
de recevoir votre prix
la mort du grand théâtre du dérisoire
et du ridicule de l’humanité

il y a la mort des culpabilités irrationnelles
des obligations que l’on s’impose sans raison valable
des devoirs à sens unique
la mort que l’on subit parce qu’on ne sait dire non
il y a la mort des promesses brisées
des paroles prononcées sans y croire
la mort des amours mort-nées
la mort quotidienne des petites et grandes lâchetés

il y a la mort emballée sous vide
la mort qui est une vie par procuration
la mort compensation
la mort sabotage
la mort dépendance
la mort sex and drugs and rock n’ roll
la mort qui est une porte ouverte
sur la fuite
le déni
et l’autodestruction
la mort qui se dissimule derrière les amours chiennes
la malbouffe
les obsessions en tous genres
l’adrénaline
et parfois même les endorphines

il y a la mort sûre
et la mort fine
il y a la morsure
de la morphine
il y a la mort suicide

au           ra           –             len        –              ti

au

su-

per

ra-

len-

ti

il y a la mort mal de vivre étouffé
la mort à laquelle on s’attache
et à laquelle on échappe
qu’au prix de douloureux apprentissages
il y a la mort que l’on se donne
en refusant de mettre en scène nos aspirations
la mort du feu de la vie que l’on éteint en nous
par manque de courage
par insouciance
par inconscience
ou par ignorance

la mort est partout
et la mort est partout à la fois
la mort possède le don d’ubiquité

mais
si la mort est partout
la vie l’est aussi
inutile de sombrer au fond d’une bouteille de torpeur
d’engourdir ses sens et ses émotions de stupeur
de s’enliser dans les sables mouvants de l’apathie
de river notre destin à la vacuité de nos écrans cathodiques
la vie est une grande fête
un gala incandescent
un bal lumière
auquel nous sommes tous conviés
un festin digne des dieux
un buffet all-you-can-eat pour l’âme
qui se mange en savourant chaque bouchée

la vie est création de magnifique
amplification de l’état de grâce
merveilleux tenu à bout de bras
la vie est le chant de tous les fabuleux
la mère de tous les possibles
la gloire en devenir de tous les demains
de l’humanité chantant en chœur
la vie est une toile vierge
que l’on peut colorer des teintes
de nos rêves les plus fous
de nos envies les plus saugrenues
de nos folies les plus légitimes

la vie est le fil d’ariane ténu
de la somme de tout
ce que nous sommes et voulons être
elle n’a pas à être prépensée
prédigérée
préfrabriquée
prépayée
la vie est un road trip
un nowhere qui mène à soi
elle n’a de durée que celle du voyage
et n’a de but que le voyage
elle est la plus puissante des drogues
la plus pure des inventions
mais c’est à vous
d’inventer votre vie
de la dompter
de la faire vôtre
de la peindre à votre image
de la mettre à votre main
de la porter à votre doigt comme un jonc sacré
c’est à vous de la célébrer au quotidien
mais ne perdez pas un seul instant
car cette offre n’est valable que pour un temps limité
et elle se terminera à l’expiration de votre dernier souffle

d’ici là
d’ici à ce que vous puissiez entrevoir
la beauté de la mort vraie
la beauté éclatante et aveuglante de la mort vraie
car la mort vraie est toute beauté et toute volupté
mais elle est aussi un droit sacré que l’on s’approprie
vivez chaque seconde comme si c’était la dernière
parce qu’un jour
vous vivrez
votre
dernière
seconde

— Robert Hamel, La dernière seconde, Les souvenirs ventriloques, © juin 2013, Les Éditions de l’étoile de mer.

L’escouade de l’immortalité – partie 1 : disparu (Robert Hamel)

L’escouade de l’immortalité

Partie 1 : disparu

c’est un poète
c’est un poète disparu
un poète engagé
un poète enragé
un poète grand
un poète monument
un poète sacrement
il n’a pourtant jamais cru être porteur de poésie
il a toujours entretenu ce précieux doute
qui lui permettait de continuer à écrire
qui lui permettait d’être

sa poésie est fleuve
sa poésie est forêt boréale
sa poésie est rivière déchaînée
sa poésie est rafales
sa poésie est tourmente
sa poésie est insurrection
sa poésie est le pays mort-né
que nous n’avons pas su rêver
l’état d’urgence que commandent
nos existences mièvres
l’appel à la vie que nos cœurs
sourds d’espoirs et muets d’ambitions
ne savent entendre et dire

c’est un poète disparu
un poète endimanché
un poète dépareillé
un poète rapaillé
il a écrit au rythme du cœur du terroir
il a grandi à flanc de montagne
il a dormi dans le lit des rivières
il a occupé le territoire
il a mieux écrit qu’un peuple entier
il a mieux dit que tous réunis
il a marché à l’amour
il a écrit à la vie
à la mort

on l’a emprisonné
pour crime d’opinion et de conviction
pour cause de génie et de talent
et il s’en est allé
sans faire de vagues
sans faire de bruit
ce jour-là
il nous a tous bernés
ce jour-là
les drapeaux du pays ont pleuré
et depuis sa fin
nous l’avons trop peu lu
et bien trop oublié

Robert Hamel, L’escouade de l’immortalité – partie 1 : disparu, Les souvenirs ventriloques,  © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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La recherche du nous (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

La recherche du nous
toi
toi tu es mon autre
l’autre choisi
on a toujours besoin d’un plus autre que soi
ne serait-ce que pour y habiter son regard
et y prendre vie
rares sont ceux qui savent se dire
sans que personne n’écoute
souvent
souvent
il faut tendre l’œil
ou jeter une oreille
pour que la parole résonne
autrement
elle ne sait voyager jusqu’au cœur

les mots s’embrasent
dès qu’ils procèdent du miracle de la création
ils sont sur le point d’être
ils sont
ils ne sont plus
comment et pourquoi cesse-t-on d’être?
quel est ce souffle
qui s’épuise à vivre une fraction de siècle?
qui s’acharne à laisser une trace
un sillon
sur le sable?
pourquoi les pierres nous survivent-elles?
serait-ce parce qu’elles témoignent de l’éternité
dans le silence immobile
des millénaires auquel elles président?
la matière possède-t-elle le monopole de l’éternité?
l’a-t-elle brevetée?
n’aurions-nous que la parole à lui opposer?
que la poésie pour nous consoler?
comment nous
poussières d’éphémère
passés à fleur de jours
pourrions-nous appréhender l’éternel
autrement que dans la vie diluée
de nos jours friables?
comment se fait-il
que nous
porteurs d’éternité
soyons mortels?

tu es le sourire de Dieu
tu es le rire et les larmes de Dieu
je n’ai de Dieu que pour toi
je porte mes mains sur tes anges
tu es le chant des âges parvenu jusqu’à moi
parvenu à l’émoi
tu es le miracle de la création
semblable à quelques milliards d’exemplaires
et pourtant unique
il n’y aura plus jamais d’autre toi
après toi
le monde sera condamné à te réinventer sans succès
après toi
la vie n’aura jamais plus tes traits
la couleur de ta voix
le goût de ta peau
le parfum de tes rêves
après toi
la vie n’aura jamais plus ton audace
et ta volonté rebelles
après toi
les matins du monde
ne baigneront jamais plus dans la même lumière d’or
après toi
le soleil volera en mille éclats de regret

t’ai-je dit le ciel dans tes yeux
et le vent dans ton souffle?
pourquoi l’éternité nous est-elle inaccessible?
où se trouve le passage
la clé
qui
de l’éphémère
permet de s’y rendre
et de l’habiter?

nos cœurs sont flétris de désillusion
des imposteurs ont foulé nos peaux assoiffées d’amour
ont envahi nos pores d’attache
de toute mon âme
je te tends mes demains
nous sommes amants au-delà de la chair
nos idéaux s’entremêlent
nous habitons un absolu au bord de l’abîme
d’où nous sommes saisis du vertige
de nos vaines vérités
je cherche mes mots
dans le plein jour de ma noirceur
dans mon cœur trop grand pour moi
dans le trop-plein de mon espoir
dans les aurores boréales de mes jours fugitifs
j’ai longtemps été allergique à la noirceur de l’autre
jusqu’à ce que je l’apprivoise
jusqu’à ce que je comprenne
que la noirceur de l’autre
était mienne
qu’est-ce que l’éternité pour nous?
un long présent qui s’étire de la naissance à la mort
une suite ininterrompue de lunes et de soleils
qui éclairent tant bien que mal
le chemin qui sépare le berceau de la tombe?

j’inspire une bouffée de ton essence
j’habite le présent de toute ma conscience
et pourtant la vie persiste à s’en échapper
à céder sa place aux futilités matérielles
qui dictent nos codes immoraux

je porte le regard au loin
le ciel me dit tes yeux
et la pluie
les averses sur tes joues
je me réconcilie avec le monde une fois de plus
j’arrache la feuille
je dépose le stylo
je regarde ton visage
je jurerais y avoir ton âme un bref instant

j’inspire
je recommence à écrire
je repars à la recherche du moi
à la recherche du toi

je repars à la recherche du nous

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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Métâmorphose (Robert Hamel)

Métâmorphose
vous pénétrez dans le temple des mille et un mondes
à la recherche d’objets de recueillement
vous en choisissez un
ou deux
ou plus
vous les échangez contre l’empreinte immatérielle
d’un rectangle de plastique plat
qui transmet la valeur de votre vie
divisée par un nombre X d’heures d’esclavage rémunéré

le temps file
la vie vous dépasse
les jours défilent
les nuits s’y entrelacent
l’insouciance se prélasse
dans des jours las
vous écoutez les objets de recueillement
d’une oreille absente
noyée dans l’absinthe
de l’humanité grise et folle
vous êtes occupé à esquisser
le contour d’un idéal flou et fugitif
vous êtes absorbé à apprivoiser
les illusions d’une vie préprogrammée

les écoutes se succèdent
le sable du temps glisse entre vos doigts
la peau du calendrier se ride
les soleils et les lunes fusionnent
se fissionnent
et tombent dans l’oubli
du passé décomposé
vous êtes une métâmorphose
infinie et constante
le passager aveugle
sourd et muet du tridimensionnel
l’un des innombrables prisonniers
du monstre à deux têtes
de la surconsommation à tout crin
de la cybermasturbation
de la schizophrénie virtuelle
du prêt-à-penser et du prêt-à-ressentir
de l’ici et maintenant
effrené
à tout prix
et à tout prendre

vous rêvez d’ailleurs et d’autrement

soudain
quelque chose se produit
l’un des objets n’est plus le même
en lui
un événement survient qui vous fait autre
l’objet se transforme
et vous déforme
il laisse transparaître un attribut
passé jusque là inaperçu
votre essence s’enflamme
votre conscience s’embrase
c’est l’instant zéro de la découverte
la porte du mystère s’entrouvre
l’espace d’une fraction d’éternité
l’univers vous happe tout entier
le temps d’un micron de vie
dans l’air
un trait invisible
sépare à jamais l’avant de l’après
vous voilà parfaitement et complètement autre
et vous le serez
jusqu’à ce que vous ne soyez plus

si vous pouviez
à ce moment précis de votre histoire
voir votre âme
contempler votre âme contentée et bienheureuse
elle vous semblerait étrangère
vous peineriez à la reconnaître
elle vous apparaîtrait
à la fois lumineuse et translucide
l’objet de recueillement a transpercé votre chair
pour y laisser sa trace fugace
et pourtant
indélébile

un doux inconfort naît en vous
et vous submerge de l’intérieur
il vous prend au ventre
votre âme vous embrasse
le vertige vous fait euphorie
sa beauté est insoutenable
comme la nudité nubile
d’une nymphe nébuleuse
comme la grâce d’ébène
d’une princesse nubienne
gravée sur une fresque
de sable et de sang
son tranchant lacère votre âme une fois de plus
la grâce vous frappe en plein cœur
vous foudroie en votre esprit
votre visage s’orne d’un sourire béat
vous voilà onde cosmique
vous voilà flux universel

le soudain vous emplit
du grand maintenant de la vie
du grand tout du monde
qui vous aspire
dans sa beauté sauvage
dans son mystère de lumière et de ténèbres enlacées
l’éternité se lit dans vos yeux
vous habitez au carrefour de l’éphémère et du divin

vous êtes le premier jour
du nouveau monde en vous
la première seconde d’une nouvelle éternité
qui se pare d’un voile de lumière
et s’éteint à peine née
la beauté de toute chose vous est révélée
dans le cri primal d’une guitare électrique
dans le souffle ailé d’un synthétiseur
dans une parole vêtue de vérité
comme une pluie de soleils
sur une terre inondée de rêves échevelés
rare moment de bonheur
dérobé au ciel délavé
des jours monochromes

un passage se creuse
entre votre vie
et la beauté aveuglante
et sans visage de la mort
dans ce soudain de la vie
les dieux posent leur regard sur vous
vous marquent du fer rouge de leur œil
et vous transmettent le feu de la vérité
vous êtes un condensé d’émotions en mouvement
l’immense miroir de l’objet de recueillement
au fond du temps de votre temps
la lumière est si vive
que vous en perdez les sens
vous cherchez le sens de la vie
qui vibre dans les vapeurs de votre essence

vertige
chute
retour sur terre
et retour sur taire
les mots muets à dire
la beauté sans faille
d’un paradis imprenable
inatteignable
et pourtant
mille fois entrevu

un silence de plomb
sort de l’ombre et rugit
l’éternité figée
vous contemple d’un œil mutin
la musique s’arrête
le rêve s’estompe
vous reprenez vos sens
ils sont à vous de plein gré
et de plein droit

votre âme rit à gorge déployée
à la vue
de votre humanité
vulnérable
émue
et nue
— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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